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Saturday, July 16, 2011

Hakim Bey - L'Obélisque

1. Dans la merde (en français dans le texte)


Aucune idéation systématique ne paraît à même de pouvoir mesurer l'univers - une carte à échelle 1 du monde subjectif est réalisable dans des états non-idéationnels. Rien ne peut se poser comme principe - Et pourtant elle tourne. Une chose parvient à la cognition, et la conscience tente de lui donner une structure. C'est alors cette structure qui va être considérée comme les fondations du réel, s'appliquant comme une mappa mundi - en tant que langage dans un premier temps, puis en tant qu'idéologie inhérente au langage. Ces complexes idéologie-langage ont tendance à devenir des orthodoxies. Par exemple, depuis les Lumières, il semble incontestable que seul un unique mode de conscience ne peut avoir de réalité pleine et entière : on pourrait l'appeler la conscience "falsificatrice", c'est celle qui vérifie la science, qui la valide. Avant les Lumières c'était d'autres orthodoxies qui prévalaient, en accordant de la valeur à d'autres modes de cognition ou de conscience. On pourrait rassembler ces précédentes orthodoxies dans la rubrique "Dieu et la Nature", en les associant, peut-être, au paléolithique et au néolithique respectivement. Bien que ces conceptions du monde conservent un certain nombre d'adhérents, elles ont été pour ainsi dire archéologiquement submergées par la "Raison universelle". Les Lumières coïncident avec la première avancée majeure dans ce qui est l'instrumentalité scientifique et la "conquête de la nature"; Dieu survit à l'assaut durant un siècle encore mais succombe pour finir aux alentours de 1899 (à la suite d'une scène d'agonie dont la durée relève positivement de la scène d'opéra). La nature est silencieuse; Dieu est mort. L'idéologie est rationnelle ou scientifique; les âges sombres sont une époque révolue. Si l'on peut dire que le dix-huitième siècle nous a amenés à trahir la nature, que le dix-neuvième nous a amenés à trahir Dieu, alors le vingtième siècle a certainement produit la trahison de l'idéologie ( par l'idéologie). Le rationalisme des Lumières ainsi que son rival, et rejeton, le Matérialisme Dialectique, ont expiré, sont montés au ciel et nous ont laissés 'dans la merde' (tel que l'a dit Gurdjieff, mourant, à ses disciples) bloqués dans la perspective d'un monde matériel réduit à l'abstraction cruelle de l'échange et dédiée à son propre effacement, sa propre disparition.


Le fait est que n'importe quelle carte peut convenir à n'importe quel territoire quel qu'il soit... si elle est pourvue de suffisamment de violence. Chacune des idéologies est complice de toute les autres, s'il lui est laissé assez de temps (et assez de marge. Ces complexes ne sont que des marchandises immobilières irréelles, propriétés vouées à être dépouillées de toute qualité, vampirisées pour l'imagerie, entretenues pour maintenir les délimitations actuelles, manipulées à des vues de profit - mais pas prises aux sérieux par les adultes. Pour les espèces adultes il ne reste plus rien que la cellule atomisée de l'échange, et les consolations improbables de l'avidité et du pouvoir.


2. Hermès Revividus



Mais il s'avère qu'il existe d'autres consciences, et peut-être d'autres types de cognition qui restent non impliquées dans la conscience au sens ordinaire. Mises à part toutes les définitions religieuses ou scientifiques de ces autres formes, elles persistent à se manifester, et présentent donc un potentiel intérêt. Sans les idéologiser, sommes-nous en mesure de dire quoi que ce soit à leur sujet? Le langage est traditionnellement jugé inefficace dans cette perspective. Mais la theoria, au sens originel de 'vision' ou discernement, possède une nature errante et brusque, semblable à la poésie. Dans de tels termes pourrions-nous parler d'un genre de critique hermétique sur le modèle de la 'méthode paranoïaque-critique' de Dali), capable de faire face à ces autres formes, même d'une manière oblique en ne faisant qu'apercevoir brièvement ces choses?


C'est Hermès qui opère la jonction entre le méta-linguistique et le sub-linguistique dans la forme du message, le langage lui-même, le médium; le tremendum (objet d'effroi expression religieuse mysterium tremendum NdT) qui retentit de par le verbe brisé. Hermès est, pour cette raison, politique, ou aurait peut-être une dimension d'ambassadeur - patron de l'intelligence et de la cryptographie aussi bien que de l'alchimie qui ne recherche que l'incarnation du réel. Hermès se situe entre le texte et l'image, maître des hiéroglyphes qui sont simultanément l'une et l'autre. Hermès est leur signifiance, leur traduisibilité. Tout comme allant et venant "en haut et en bas" entre les humains et les esprits, Hermès psychopompe est la conscience chamanique, médium de l'expérience directe, et l'interface entre ces formes autres et ce qui tient du politique. "Hermétique" peut également signifier "non-vu".


Ioan Couliano a dans une phase avancée de son travail fait remarquer que l'Hermétisme de la Renaissance proposait, comme définition possible de la magie, l'influence "à distance" de complexes images-textes sur la cognition consciente et inconsciente des sujets. Dans un sens positif ces techniques sont destinées à la "divinisation " du mage et à la création matérielle elle-même, l'alchimie est ainsi vue comme une libération de la conscience' et tout aussi bien de la matière) libération des formes les plus lourdes et les plus négatives, ainsi que sa réalisation en tant qu'auto illumination. Mais Blake - lui-même grand auteur hermétique - a souligné que tout a "sa forme et son spectre", son apparence positive et négative. Si nous regardons la "forme" positive de l'hermétisme nous le voyons comme une libration et conséquemment comme politiquement radical (comme chez Blake, par exemple); si nous considérons son "spectre" pourtant nous voyons que les mages de la renaissance était les premiers espions modernes et les ancêtres directs des spin doctors, des communicants, des publicistes et agents du lavage de cerveau. La "critique hermétique" telle que je la conçois impliquerait une tentative de distinguer et de définir différents aspects formels et spectraux de la théorie de la communication et de ses applications modernes; mais un ce royaume est toujours embroussaillé et il est rare que des séparation évidentes puissent y être défendues. Disons simplement que nous recherchons des parcelles au soleil


3. Critique de l'Image


La critique de l'Image est en même temps une défense de l'Imagination.

Si l'hermétisme spectral de la totalité consiste en la totalité de son imagerie, alors il est clair qu'il faut prendre la parole pour défendre l'iconoclasme, et pour la résistance de l'écran (l'interface médiatique). La perfection de l'échange se présente comme un imaginaire universel, comme complexe d'images (et complexes textes/images) disposés dans la reproduction, l'éducation, le travail, les loisirs, la publicité, l'info, la médecine, la mort, etc.. au sein d'un consensus apparent ou "totalité". Le non-médiatisé est le non-imaginé - même s'il s'agit, dans notre discussion, de la vie en elle-même, nous ne sommes pas parvenus à l'imaginer ou à l'évaluer. Ce qui est présent et demeure non représenté reste aussi pour nous quasiment irréel, d'autant plus si nous avons déjà capitulé face au consensus. Et puisque la conscience joue ici en fait un rôle relativement infime, tous nous capitulons au moins la plupart du temps, soit parce trop de réalité nous est insoutenable, soit parce que nous avons décidé d'y penser plus tard, ou bien parce que nous craignons d'être fous, etc.


L'Iconoclasme byzantin et (plus tard) l'Islam ont tenté de dépasser le dilemme hermétique de par la "prohibition" de l'image. Dans une certaine mesure ce dernier a réussi, de sorte que même son art représentatif a délibérément refusé la perspective et l'illusion dimensionnelle; en outre, d'une manière probablement remarquée par Benjamin, le tableau n'est peint seul mais il est "aliéné" par le texte, qui en y rentrant l'aplatit encore plus. Les arts "nobles" sont l'architecture comme arrangement d'espace organique, et la calligraphie comme arrangement de temps organique, de plus le verbe est pour l'Islam idéologique - non seulement il représente le logos, mais il le présente aussi en tant que linéarité, comme des séquences reliées entres elles de moments de signifiance. L'Islam est "fondé sur le texte" mais s'il refuse l'Image ce n'est pas seulement pour exalter le texte. Il y a deux 'Quorans" en Islam, et le second est généralement interprété comme entier avec la Nature en soi comme une sorte de sémiotique non-verbale " repère sur l'horizon". D'où le géomorphisme dans l'architecture, et son interaction avec l'eau, la verdure, le paysage et l'horizon - mais aussi son interpénétration idéelle par le texte calligraphié.


Ceci dit il est admis que ce complexe idéationnel ou religieux peut préjuger lui même de son poids et de son intense rigidité. Son organicité véritablement lumineuse trouve peut-être son expression la plus parfaite dans des formes anciennes et non officielles telles que les caravanserails pourvus de dômes dans l'Asie Centrale ou les mosquées construites avec de la boue, plutôt que dans la grandeur impériale des chefs-d'œuvre - ou les catastrophiques capitales modernes du royaume d'Islam. Mais partout où l'Image a été perdue et oubliée (ou du moins supplantée dans une certaine mesure par d'autres possibilités) il est possible de sentir une forme de légèreté ou soulagement du fardeau de l'image, ainsi qu'une certaine luminosité. Même dans la Lybie moderne, qui a interdit toute forme de publicité commerciale (et n'autorise de signes qu'uniquement en langue arabe), l'on peut éprouver au moins un moment de l'utopie de l'absence d'image, l'image publique, les hiéroglyphes de l'échange, l'iconolâtrie de la représentation. Il est possible de rejeter l'autoritarisme qui est celui de l'interdiction de l'imagerie sans nécessairement rejeter son intentionnalité. Nous pourrions l'interpréter d'une façon soufie - que d'une auto-restriction vis-à-vis de l'imagerie et de la représentation (une sublimation de l'image) peut résulter une flux d'imagination autonome ("divinisée) Cela pourrait être aussi envisagé en tant que suppression-réalisation, entendu dans un sens dialectique. L'objectif d'un tel exercice, dans une perspective soufie serait de canaliser l'"énergie créatrice" dans le but de réaliser un discernement spirituel - pour prendre un exemple, la lecture de textes qui relèvent d'un processus d'inspiration ou de révélation n'est pas uniquement une lecture, mais un processus de re-création dans la conscience imaginale. Il apparaît clairement que cet aspect d'expérience directe du travail imaginal soulève possiblement la question de la relation individuelle de chacun à l'orthodoxie et à l'autorité spirituelle médiatisée. Dans certains cas il ne s'agit pas uniquement d'une re-création mais bien d'une création de valeurs. Les valeurs sont imaginées. Il apparaît la possibilité que l'orthodoxie puisse opérer sa propre déconstruction, que l'idéologie puisse être venir à bout d'elle-même de l'intérieur. D'où l'ambiguïté de la relation dans le monde islamique entre les mystiques et les autorités.

La critique de l'image par le soufisme peut être sécularisée jusqu'à ce qu'elle puisse s'agglomérer à notre concept de critique herméneutique (Certains soufis étaient eux-mêmes hermétistes et acceptaient même l'existence d'Hermès Trismégiste en tant que "prophète) En d'autres termes, nous ne nous opposons pas à l'image dans une perspective théologique (comme c'est le cas des iconoclastes, mais parce que nous exigeons une libération de l'imagination en elle-même, et non l'imaginaire médiatisé par le marché.

Bien sûr, cette critique de l'image pourrait tout aussi bien être appliquée en portant sur le mot - sur le livre - sur le langage lui-même. Et bien sûr il serait nécessaire qu'elle le soit. Remettre en cause un médium n'en est pas pour autant le détruire, au nom de quelque orthodoxie ou quelque hérésie que ce soit. Ce n'était pas simplement lire les hiéroglyphes qui importait au mages de la Renaissance, c'était aussi pouvoir les écrire. Les hiéroglyphes étaient perçus comme une sorte de sémiotique projective ou une performance textuelle imaginale, produites afin de provoquer un changement dans le monde. Le fait est que plutôt que de nous laisser imaginer, nous nous imaginons nous-mêmes; il faut que nous nous écrivions nous-mêmes - pour ne pas nous laisser être écrit.





4. L'Obélisque que l'on ne voit pas


Si l'oppression émane du pouvoir de ce qui est perçu, la logique devrait obligatoirement nous amener à explorer la possibilité que la résistance puisse s'allier avec le pouvoir de ce qui n'est pas vu. Ce qui n'est pas vu n'est pas forcément l'invisible, ou ce qui a disparu. Il peut être perçu, il arrive qu'il le soit; il ne l'est pas encore - ou peut-être est-il délibérément occulté. Il se réserve le droit de réapparaître, ou d'échapper à la représentation. Cette ambiguïté hermétique donne forme à son mouvement tactique, pour utiliser une métaphore militaire, il pratique les techniques de guérilla d'une guerre "primitive" plutôt que "classique", refusant la confrontation à armes inégales, se mêlant à la résistance globale des l'exclus, occupant les failles dans le monolithe stratégique du contrôle, refusant le monopole de la violence sur le pouvoir etc.( ici la "violence" désigne aussi la violence du concept et de l'image. Son effet est d'opposer la stratégie (idéologie) avec la tactique qui ne peut être stratégiquement contrainte ou idéologiquement fixée. On pourrait dire que la conscience "seule" n'y joue pas un rôle aussi majeur que pour certains autres facteurs( "La liberté est une aptitude psychokinétique").


Par exemple, il existe un aspect de ce qui n'est pas vu dimension n'impliquant aucun effort, mais qui consiste simplement en l'expérience de lieux qui restent inconnus, de temps non marqués. Le terme japonais d'esthétique wabi désigne le pouvoir de tels lieux ou objets - il signifie 'pauvre'. On l'utilise par exemple pour désigner certaines tasses à thé apparaissant comme imparfaites (irrégulières, approximativement cuites, etc) mais qui de par une appréciation plus sensible sont vues comme possédant une expressivité formidable de "ce qui est tel" - une élégance qui approche le silence conceptuel - quelque chose d'une mélancolie du transitoire, de l'anonymat, point à partir duquel la pauvreté ne peut plus se distinguer de l'esthétique la plus raffinée, une quintessence du yin taoïste, le "pouvoir mystérieux" des flux de l'eau ou de l'espace vide. Certaines de ces tasses de thé vendent pour des millions. La plupart sont faites par des artisans étant parvenus au stade de wabi, mais l'on pourrait dire que les plus prisées de toutes seraient certainement celle réalisés dans conscience de soi ou même sans conscience, par d'authentique artisans dans le dénuement. Cette manie du naturel et du spontané trouve aussi son expression dans l'attrait pour les roches bizarres qui stimulent l'imagination avec des circonvolutions des extrusions, et d'étranges déséquilibres. Les jardiniers zen préfèrent les rochers qui évoquent les îles ou les montagnes, effaçant toute autre image, ou mieux encore les rochers qui n'évoquent rien de connu- une forme non-idéationnelle - la pauvreté parfaite.

Aussitôt qu'une chose est représentée elle devient l'image de d'elle-même, sémiotiquement plus riche mais existentiellement appauvrie, aliénée, extraite d'elle-même et exténuée - comme potentielle marchandise. Le wabi des tasses à thé se voit sérieusement compromis par l'investissement élevé auquel elles obligent. Pour que cela soit efficace (pour produire le 'satori') il faut que l'expérience de l'objet soit faite directement, et non médiatisée par l'échange. L'unique exception - exception spontanée de cette inattention générale c'est... nous-mêmes! - car c'est pour nous-mêmes que nous avons imaginé la valeur du wabi pour ces temps, ces lieux, ces objets. Peut-être sont-ils à même de figurer dans les "petits plaisirs" dont Nietzsche dit qu'ils ont plus d'importance que les grands. Dans certains cas l'aspect mélancolique de ces choses est exacerbé par le fait de se rendre compte que le temps lui-même a surmonté la laideur pour la transformer en beauté à peine perceptible. Certaines des rues de Dublin Nord capturent parfaitement cette qualité, tout comme certains sites industriels à l'abandon du New Jersey où la matière organique (la rouille, l'eau, les mauvaises herbes) a sculpté l'ancienne machinerie jusqu'à en faire une pure forme et un pur paysage tout en spontanéité. Cette mélancolie (tenue par les anciens hermétistes pour être un signe ou un trait de créativité) approche un autre terme d'esthétique, le mot persan dard - signifiant 'douleur' a sens littéral, mais s'appliquant dans des termes plus subtils à l'art ou à l'expression directe de certains musiciens (en particulier pour les chanteurs), au sens d'un désir transparent et entier pour l'être transcendant ou l'être aimé absents. La fable perse enseigne que la douleur de l'amour rejeté transforme un moineau ordinaire en rossignol. L'amant tout comme le derviche est pauvre, car le désir est cela qui reste insatisfait - mais il émerge à partir de ce dénuement une esthétique de la profusion, un débordement, une générosité ou même un douloureux excès de sens - derrière l'apparence de la mélancolie et du dépit.


Mise à part l'inadvertance des choses non vues, il existe également une forme plus active, pour ainsi dire - la forme de ce qui reste délibérément non perçu. Elle s'inscrit dans la sphère d'où émerge la conscience de la vie quotidienne, la conscience de soi, et son intention stratégique d'accroître les plaisirs non médiatisés qui sont les siens et l'autonomie de sa liberté vis-à-vis de la représentation. Ainsi les conditions sont-elles maximisées en vue de l'émergence éventuelle du "merveilleux dans la sphère de l'expérience vécue". Cette situation ressemble à celle de l'artiste - mais l'"art" ne pénètre cet espace qu'à la condition de refuser de médiatiser pour nous l'expérience et au lieu de ça il la "facilite". Un exemple en serait une aventure amoureuse fondée sur l'érotisme n'apparaissant pas dans la médiation, pour lesquelles on ne construit aucun rôle, on ne produit aucune marchandises. Un autre exemple serait un festival organisé spontanément, ou une zone d'autonomie temporaire, ou encore une société secrète; ici, l'"art" gagnerait à nouveau son utilité.

Les mages de la Renaissance avaient compris que l'obélisque de l'ancienne Égypte était une forme hermétique parfaite pour la dissémination de leur sémiotique hiéroglyphique projective. De haut en bas il représente (mathématiquement) un rayon de soleil, de bas en haut, un linguam. Il retransmet et irradie de ses complexes texte/image et ainsi à la fois vers la lumière qui se trouve au dessus de la conscience elle-même, et vers l'inconscient représenté par la sexualité. Des livres d'emblèmes, tels que le Grand Hypnerotomachia de 1499, nous apprenons que l'objectif hermétique de tels monuments serait d'invoquer dans l'existence l'utopie du désir et le bonheur de l'union alchimique. Mais les mages n'ont jamais perfectionné leur déchiffrement des hiéroglyphes et leur utopie reste au sein des paysages hermétiques des emblèmes. L'idée d'un pouvoir de ces obélisques, cependant, s'est enracinée dans la conscience et l'inconscient occidentaux, des appropriations napoléoniennes et britanniques jusqu'à l'implication maçonnique dans le monument de Washington.


En contraste avec l'obélisque étatique, il serait possible d'imaginer une obélisque authentiquement hermétique gravée d'écriture magique concernant l'expérience des états de conscience non ordinaire; son efficacité consisterait à être quasiment impossible à voir, elle pourrait par exemple, se trouver dans une terre sauvage reculée - ou à l'abandon au milieu de sites industriels délabrés. Il se pourrait même qu'elle soit enterrée. Il s'agirait d'une obélisque "pauvre". Les rumeurs circuleraient à son propos. Ceux qui l'ont vraiment trouvé serait peut-être profondément émus par ses distances et son mystère. L'obélisque elle-même pourrait s'être évanouie, et avoir été remplacée par un rayon de soleil plein de poussière. Mais l'histoire de cette obélisque devrait conserver de son pouvoir.



5. La Machine Organique


Mais à quoi sert la révolte? Simplement soulager le ressentiment ultime du l'éternellement déçu et remis à plus tard? Ne pourrions nous pas simplement cesser cette agitation et poursuivre cette tasse à thé ou rayon de soleil, si nous ne pouvons pas nous satisfaire de l'extase de la totalité? Pourquoi notre critique hermétique devrait-elle nous amener à l'affirmation d'une présence dialectique qui concerne les échanges, l'aliénation, la séparation? Si nous prétendons "créer des valeurs" alors nous devrions-nous nous préparer à les formuler, quel que soit le point où nous rejetons l'"idéologie"? Après tout, le pancapitalisme rejette l'idéologie et a même proclamé la fin de la dialectique - nos valeurs doivent-elles pour autant être subsumées quelque part? dans le capital? Et si tel est le cas, alors - pourquoi lutter?


Une réponse possible à cette question pourrait se faire sur la base d'un "se révolter pour se révolter" de type existentialiste, dans la tradition de Camus ou des anarchistes stirneriens. Nous serions mal avisés de mépriser cette réponse - mais peut-être serait-il possible de la développer dans des termes plus positifs (en termes de "forme", non de spectre".


Par exemple, on pourrait dire que l'économie du don à l'époque paléolithique perdure, en même temps que l'"expérience directe" en tant que spiritualité chamanique, et la non séparation de la "société contre l'état""(Pierre Clastres), sous la forme de ces juridictions et coutumes dont traitait Thompson, transparaissant dans les mythes et le folklore, et s'exprimant dans les forces de résistance, d'hérésie festives et populaires à travers l'histoire. Je vous renvoie au Rabelais de Bakhtine au Word Turned Upside Down de Christopher Hill et à Le mouvement du libre-esprit, de Raoul Vaneigem. En d'autres termes : une tradition de résistance a perduré de façon ininterrompue et ce depuis le Néolithique, avant l'émergence des premiers états, et même de nos jours. Ainsi: nous résistons, et nous révoltons car c'est notre glorieux héritage d'agir de telle sorte - c'est notre "conservatisme". Ce mouvement de résistance est devenu de plus en plus moche et poussiéreux depuis son apparition il y a 12000 ans en réponse aux premières "idéologies" (l'agriculture, le calendrier, l'appropriation du travail)- mais elle perdure encore pars qu'elle définit toujours une majorité de "liberté empiriques", dont la plupart des gens veulent bénéficier : absence d'oppression, paix, abondance, autonomie, convivialité ou communauté, pas de riches ni de pauvres, l'expression spirituelle et le plaisir du corps, etc. Il est peut-être impossible de construire un système ou une idéologie, une stratégie sur des désirs si inclassables - mais il est tout aussi impossible de les réfuter avec des idéologies, précisément en raison de leur nature empirique et "tactique". Et peut importe, ils perdurent - même s'ils restent imperceptible pour tous les objectifs pratiques, ils refusent pourtant de partir. Lorsque toutes les idées nous ont trahis, la "machine organique" (Société vs État) refuse même de se définir elle-même en tant qu'idée. Elle reste loyale à notre imprécision immémoriale, à notre silence et à notre pauvreté.

Le Capital poursuit son télos au delà de l'humain. La science nous a déjà trahis - peut-être que la prochaine trahison - ou la dernière de toutes - sera celle de l'humain lui-même, et du monde matériel dans son intégralité. Deux exemples seulement seront ici nécessaires pour éclairer cette affirmation (plutôt que de la prouver). Le premier exemple concerne l'argent, qui ces cinq ou six dernières années a transcendé son lien à la production jusqu'au degré critique où 94,2 pour cent de la "réserve d'argent " mondiale consiste à présent en un capital exclusivement financier. J'ai appelé cela le transfert dans l'espace virtuel du corps économique, en l'honneur des anciens Dualistes gnostiques et de leur haine de tout ce qui est matériel. Ce qui, pratiquement, en ressort, c'est la stupéfaction concernant toute considération de justice économique comme préoccupation "empirique", puisque la nature migratoire ou nomade du pancapitalisme autorise le "capital désincarné" à dépouiller l'économie de ses atouts principaux et ce au nom de profits ne pouvant être mesurés que par des moyens purement "spirituels". En outre, ce capital est devenu son propre véhicule, et tente à présent de définir un discours universel dans lequel les alternative au système marchand s'évanouissent purement et simplement comme si elles n'avaient jamais existé et ne pouvait pas exister. Ainsi toute relation humaine est susceptible de se mesurer avec du fric.


Pour illustrer le capital en tant que son médium même, et pour deuxième exemple, nous pouvons nous pencher sur la bio ingénierie. Il n'est aucune force qui peut empêcher le pancapitalisme d'acquérir des brevets pour chaque gène identifiable. Cela signifie qu'on demande aux agriculteurs de payer des "rentes sur certaines variétés de gènes développés par leur laboratoires, parce que les "droits" sur ces souches ont été acquis par les zaibatsus. Le triomphe douteux du clonage est censé compenser le ravage du peu qui reste de Nature, ravage qui n'est motivé que par le profit. De plus, le projet du déchiffrage du génome humain, qui a "résolu" le problème de la production de la vie en la posant comme machine biomécanique, permet à l'évolution elle-même d'être co-optée pour être absorbée par le Capital. Tel que le marché envisage l'avenir, l'humain lui-même deviendra de l'humanité l'ultime marchandise - et dans cette "valeur" l'humain disparaîtra. L'effacement du capital par lui-même implique l'effacement de l'humanité par elle-même. L'agir comme pure puissance spirituelle - l'argent- le Capital parviendra à avoir la propriété du devenir de la vie, et ainsi du pouvoir de donner forme au protoplasme même du monde matériel comme pur échange.

La question essentielle qui est la nôtre concerne la possibilité de réapparition, en tant qu'opposition, de ce que l'on ne voit pas. Pour finir il semblerait qu'un refus tactique de toute stratégie systématique serait peut-être inadéquat pour apporter cette réapparition que l'on désire. Ce qui est requis c'est une proposition positive pour équilibrer les actes de refus. Ce que nous devons espérer c'est l'émergence d'une stratégie organique de victoire en tant 'qu'ordonnancement spontané" des tactiques élaborées à la dérive. Toute tentative d'imposer "par le sommet" cette unité stratégique doit être exclue comme au mieux une nostalgie des utopies perdues de l'idéologie - ou comme une religion mauvaise d'un certain genre.

Mais tout comme l'image a son spectre et sa forme, nous pouvons ainsi jouer avec la notion que cette double manifestation de forme et de spectre est aussi le fait de l'idée. En tant que leurre, l'idée ne reste rien d'autre qu'un piège sémantique - déguisé par exemple en impératif moral. Mais en tant que forme au sens de Blake, l'idée elle-même peut se confronter à l'organicité en tant que production du corps et du "l'intellect créatif", tout comme l'image pourrait être tournée vers la réalisation par le corps et "l'imagination créative". Il se peut qu'en un certain sens c'est l'idée que l'on a toujours pas vue jusqu'à présent, et qui retient ainsi tout son pouvoir, n'étant jamais tombée dans la représentation. Négligée tout du long- ne s'étant jamais vu estimer un prix - et restant peut-être inexprimable même dans sa manifestation - cette idée pourrait "donner un sens à la révolte". Et elle pourrait être écrite avec ambigüité en hiéroglyphes à la signification incertaine, mais dont l'effet "magique" est néanmoins puissant - elle pourrait même être écrite sur une obélisque cachée. Mais ce sera nous qui aurons écrit dessus.




6. Les réseaux platoniques




Il semble que c'est comme s'il pouvait exister deux sortes possibles de réseaux (ou même de technologies de la communication) - l'un aristotélicien, fondé sur le texte, linéaire - l'autre platonique, fondé sur l'image, non linéaire. Le langage par exemple, envisagé selon cette perspective, pourrait sembler plutôt platonique, puisque les mots se fondent sur une "image intérieure" et ainsi ne peuvent se réduire par pure lexicalité en traduction à solution unique. Alors que par contre un réseau d'ordinateurs, par l'utilisation d'une programmation reposant sur le texte, apparaîtrait comme un système aristotélicien parfait.


Mais ce dualisme clair se dissous dans le paradoxe et dans l'énigme. Le texte lui-même repose sur des images (il est ainsi non-linéaire) à Sumer, en Égypte, en Chine. Même notre alphabet repose sur des images : la lettre "p" par exemple, représente un pied à l'envers, car les mots de racine indo-européenne débutent presque toujours par "p" ou "f". Le texte, censé être linéaire, repose sur la langue et participe de sa non-linéarité. Lorsque les types discursifs sont textualisés ils deviennent en un certain sens plus linéaires (car il leur manque le relief conceptuel auparavant pourvu par les dimensions extérieures au discours tels que le ton, les geste, la performance etc.)- mais dans d'autres directions il résulte de cette dimension privative du langage, dans la production de texte, des ambiguïtés plus profondes, car le contexte du texte est en grande partie constitué par le lecteur et son monde intérieur.


Ainsi, le fait que les ordinateurs soient numériques (le numérique comme simple processus on/off à échelle massive) et basés sur le textes n'en fait pas pour autant des machines aristotéliciennes authentiques, puisque l'image est déjà enchassée dans le langage, d'autant plus que l'écran lui-même est aussi déjà une image, que ce qu'il visualise soit de l'image, du texte, ou bien les deux à la fois. Si la programmation pouvait reposer directement sur des images plutôt que sur du texte - comme certains chercheurs pensent que, et que leur déploiement pouvait non seulement c'est possible - l'ordinateur pourrait facilement être une machine platonique. L'effet de platonicisation propre à l'informatique est déjà là non seulement dans l'affichage des images sur des écrans mais aussi dans la réalité psychologique de l'écran en tant qu'image. Dans ce qu'il produit, l'ordinateur est une machine hiéroglyphique, un mode d'interface de texte et d'image; d'où le caractère magique de son apparition à l'inconscient.


Les mages de la Renaissance (et particulièrement Athanasius Kirchner) pensaient que la nature des hiéroglyphes égyptiens était purement platonique (- en ceci ils suivaient Plotin et Lamblichus)- ce qui signifie que chaque image était une forme idéelle et que leur déploiement pouvait non seulement être une indication du sens, mais qu'il était aussi capable de le créer et de le projeter. Ainsi les hiéroglyphes étaient-ils considérés comme un amalgame idéel de texte et d'image - une forme d'écriture par des emblèmes. Mais lorsque Champollion déchiffra la pierre de Rosette, l'on découvrit que les hiéroglyphes étaient déjà utilisés sur un mode quasi alphabétique (sur le modèle qui associe le phonème "p" à l'image du pied), bien qu'il y eût certains cas ou certains images ou certains cartouches représentaient les objets peints en tant que mots. Cette découverte relégua aux oubliettes les tentatives infructueuses de traductions par les mages de la Renaissance - Leur théories ne sont plus mentionnées qu'en passant, comme exemples de science hermétique "fausse" et de mauvaise égyptologie. Mais comme le remarquait Couliano, ces théories discréditées possèdent une grand pouvoir secret d'ordre heuristique, car elles décrivent empiriquement certaines des voies par lesquelles le texte, l'image et l'esprit interagissent. Une fois la magie brute et la métaphysique platonicienne discréditées, la théorie hiéroglyphique peut être utilisée pour comprendre le monde.


Les livres d'emblèmes à la Renaissance étaient des expériences de projection sémiotique de la théorie hiéroglyphique. Les images allégoriques accompagnées de textes ( souvent un texte en prose et un texte poétique) et dans certains cas même par de la musique ( par exemple la grande Atalanta fugiens de Michael Maier) étaient collectés par séquences, publiés sous forme de livres, et se destinaient à l'élévation magique du lecteur. La "morale" des emblèmes était ainsi véhiculée sur différents niveaux à la fois. Chaque emblème était simultanément
- une image accompagnée de mots
- une image "traduite" à partir de mots. Ce qui veut dire que les valeurs réelles ne sont pas purement formelle mais son aussi allégoriques, ce qui fait qu'Hercule désigne la "force", Cupidon désigne le "désir", et l'emblème lui-même peut être lu comme une phrase constituée par ces "mots"
- un "code" hiéroglyphique dans lequel certaines images non seulement représentent des mots mais aussi "expriment la phrase" de ces mots, les projette d'une manière magique, que le lecteur soit conscient ou non de ce phénomène.


Notre hypothèse de travail c'est que l'image du monde pour lui-même définit non seulement ses possibilités mais aussi ses limites. La représentation du monde de lui-même à lui-même (son image macrocosmique)ce n'est ni plus ni moins que son image "microcosmique" de lui-même ordonnancement pour ainsi dire, au niveau des mentalités et de l'imaginaire. Ceci fait partie de notre théorie hermétique "sécularisée", ce qui explique, par exemple, pourquoi les emblèmes ont une influence sur de multiples niveaux de cognition


Les mages radicaux ont rencontré un monde où une image du monde était fixée sur place - non pas simplement le cosmos géocentrique, mais le système de valeurs chrétien orthodoxe dans son ensemble qui allait avec. Leur intention subversive tournait autour du projet d'une libre circulation de l'imagerie, une rupture de la stase et une création d'un modèle plus responsable. L'unique point de vue de l'orthodoxie était ressenti comme étouffant, tyrannique, oppressant. Attendu que le soi intériorise ces visions il le reproduisait au niveau du subjectif. Les hermétistes opposaient à l'unicité même de cette vision du monde une multiplicité contradictoire, une forme critique de paganisme fondée sur la différence.


De manière analogue, depuis 1989-91 nous somme entrés dans un nouvel "âge sombre" dans lequel une seul vision du monde( et son imaginaire) réclame l'hégémonie sur toute différence. Non seulement le pancapitalisme est-il un système mondial, mais il est aussi devenu son propre véhicule, pour ainsi dire, en ce qu'il propose une stase universelle de l'imagerie. la libre circulation de l'image est bloquée lorsque une image du monde structure l'image que le monde a de lui-même. La différence vraie est lessivée jusqu'à disparaître et elle est remplacée par un re-cyclage obsessionnel et passée au filtre de l'imagerie "permise" au sein du système unique du discours (comme les théologiens du Moyen Age censés disputer autour sexe des anges au même moment où les Turcs assiégeaient Byzance. Le pancapitalisme "permet" toute imagerie susceptible d'accroître le profit - d'où le fait qu'il devrait en théorie permettre
tout genre d'imagerie - mais en pratique, cela lui est impossible. C'est la crise propre au "postmodernisme" - la crise comme une forme de stase, de l"infini re-circulation du même - l'impossibilité de la différence.


Dans la crise de la stase toute manière d'imager peut être autorisée ou même encouragée lorsque elle tend à décrire la relation comme un échange - et même l'imagerie de la terreur, du meurtre, du crime - et même celle de l'extinction de l'humain et celle de la Nature - car tout ceci (du moins de par l'imagerie) peut se transformer un profit. Ce qui ne peut être autorisé (sauf peut-être la nostalgie) c'est l'imagerie des relations qui ne sont pas celles de l'échange. La nostalgie peut-être circonscrite pour être mise sur le marché - mais la différence en tant quelle serait une menace à l'hégémonie de la pensée unique. L'"économie du don" pratiquée par certaines tribus primitives à présent quasiment disparues fait un parfait sujet télévisuel; le deuil qui est le nôtre concernant cette disparition ne peut que booster les ventes de n'importe quelle marchandise susceptible d'adoucir notre sentiment de perte. Le deuil lui-même peut se voir fétichisé, comme à l'époque victorienne, celle des chevaux empanachés dans les cimetières à la robe noir carbone ou onyx. La Mort pour le Capital c'est bien, car l'argent est la sexualité des morts. Les cadavres sont déjà apparus dans la publicité - et c'en étaient des "réels".


À supposer que notre hypothèse tient la route, nous pourrions bien nous demander "d'où" pourrait apparaître, dans une telle situation, une image de la vraie différence. La réponse est qu'à l'évidence elle ne pourrait provenir que d'en dehors de la stase.


Et à l'évidence, ça signifie la guerre. Du moins, la "Guerre de l'Image"


Mais comment nous est-il possible ne serait-ce que de commencer à définir ce qui pourrait résider "en dehors" de la stase? Ne sommes-nous pas justement engagés dans une situation où toutes les images en circulation commencent à représenter une partie de la crise de la circulation? Ceci est "l'hermétisme malin" de la médiation dans sa totalité - sa métastase spectrale, pour ainsi dire - l'ontologie comme oncologie. Tout ce qui entre dans la sphère du discours, tout ce qui est "visible" est subverti par le simple fait qu'il n'y a qu'un seul discours, un seul échange. Il est possible que la "Guerre de l'Image" soit tout aussi productive pour l'échange que d'autres formes de "guerre à l'état pur", puisqu'elle offrirait au minimum une "illusion de choix" Ceci représente donc la crise hermétique des médias tactiques.



7. Média tactiques



Ce qui n'est pas vu réside au moins possiblement à l'extérieur de l'espace de la totalité représentée. Ainsi devient-il pour les media tactiques l'objet d'un grand intérêt théorique. Mais comme les media les media tactiques doivent toujours médier, et ainsi ce qui n'est pas vu demeure "mystérieux" au sens plein du terme. Puisqu'on ne peut décrire que ce qui est visible, le pur imperceptible ne peut être représentés ou faire l'objet de discours écrits - même s'il peut être transmis, du moins en termes "zen".


Pourtant l'imperceptible n'est pas nécessairement "pur". S'il l'était, il nous intéresserait bien moins qu'il ne le fait à présent, car il ferait part en ceci d'une caractéristique associée à nos yeux à la stase et à l'idéologie. En fait ce qui n'est pas vu nous attire à cause de son impureté.


En effet il apparaît qu'il existe différents degrés d'imperceptible. L'imperceptible peut paradoxalement apparaître même dans les limites de la circularité fermée de la médiation dans sa totalité, que ce soit par inadvertance ou encore par subversion. Par exemple la TV montre des tribus primitives, et la mélancolie liée à la disparition du Don ne peut atteindre la véritable réalité du Don et le sens qu'il a pour ceux qui le connaissent. Mais parfois le texte parlé ou le montage du film pourra créer des puissantes dissonances cognitives avec certaines images, suggérant la présence de l'imperceptible, au moins pour un petit nombre de téléspectateurs préparés à de telles irruptions du mystérieux- dont la guérilla s'attaque aux zones consensuelles de la conscience.


De plus, les media plus "profonds" demeurent relativement invisible pour la totalité parce qu'ils "manquent tant de moyens". La mesquinerie par laquelle ceux-ci participent au marché économique, et dans une moindre mesure à l'esthétique consensuelle - les rend si insignifiant quel que soit l'objectif pratique posé. Bien sûr aussitôt que telle énergie, telle originalité est vue comme émanation de tels média ils sont en même temps absorbés par le Capital - et l'imperceptible est forcé de battre en retraite, de s'évader de la définition, de bouger autre part. Mais ce processus prend du temps, et le temps donne des occasions.


Ainsi les media tactiques pourraient-ils faire usage d'opération de "guérilla" au sein de la totalité médiatique, ou bien des média réfléchis qui restent (de façon impure) à l'extérieur de cette totalité. Mais dans tous les cas l'intégrité stratégique exigerait que de telles "apparitions" aient lieu là où elles peuvent être efficaces - au sens militaire : là où elles peuvent endommager la totalité sans se laisser absorber par le "spectacle de la dissidence" et de la rébellion autorisée. Les media tactiques battront en retraite de cette sorte en face de ce qui pourrait les englober, et dans de tels moments de retraits tactique il se pourrait que les médias stratégiques puissent avoir à s'engager dans la violence et le sacrifice ( du moins sur un plan conceptuel). Les médias tactiques feront des erreurs - d'autant plus qu'elles ont une nature improvisationnelle, et en l'absence d'une stratégie d'ensemble. Parce que les médias tactiques refusent la pureté, ils s'engageront - et se verront vaincus, le plus souvent par leurs propres "achèvements".


Le but et l'intention des médias tactiques n'est précisément pas de revivifier le consensus en lui permettant de se faire vampiriser ses énergies créatives par l'imaginaire des "morts-vivants" et de leur "lois naturelles" de l'échange. Mais nous ne pouvons pas dire pour autant que le but des media stratégiques "est" la destruction de la totalité. Cette affirmation d'identité définirait pour les media tactiques une idéologie ou l'origine d'une identité, et limiterait leur rôle d'opposition - en effet dans son apparence "spectrale" nous ne sommes plus du tout bienveillants vis-à-vis de la totalité, mais en nous définissant nous-mêmes (et de par nos techniques) uniquement dans la "destruction" nous ne faisons qu'inviter à notre propre récupération dans les schèmes de l'oppression. Les médias tactiques, selon moi, devraient avoir un sujet et un objectif. Ce devrait être cela qui n'est pas vu - même jusqu'à une séduction pour y parvenir.


Cela signifie-t-il que les tactiques des médias tactiques ne peuvent se définir que "d'une façon situationnelle"? Même si nous refusons toute idéologisation de l'intentionnalité, sommes-nous toujours en mesure d'avoir des propos descriptifs sur certains buts spécifiques? Si nous refusons la stratégie, sommes-nous en néanmoins capables d'énoncer avec précision une idée concernant une tendance ou un mouvement vers l'unification d'un imaginaire de la présence( possiblement un "mythe") qui sous-jacents aux médiations tactiques pourraient les informer?


Cela pourrait en effet être possible, ne serait-ce que parce que les valeurs imaginales dans le processus d'émergence dans les médias stratégiques semble concerner ces libertés empiriques exprimées non seulement dans les "droits et devoirs" immémoriaux mais aussi dans les politiques du désir les plus radicales. En d'autres termes, un substitut "organique" de la stratégie-idéologie survient à partir d'un imaginaire partagé qui se fonde sur de telles perspectives traditionnelles mais pourtant radicales. C'est en ce sens que les médias tactiques peuvent êtres vus comme un aspect d'une opposition à l'échange, efficace et possible, opposition à l'idéologie post-idéologique du Capital - une opposition qui ne peut être englobée, et qui de ce fait peut contempler la possibilité d'un succès.


Tout ceci n'est que pure hypothèse, et cela n'aurait alors aucun sens - et peut-être même serait-il contre-productif - de s'engager dans une tentative de prescrire ou prédire au sujet des médias tactiques; ou même de les influencer. Le mouvement historique envisagé ici ( qui relève même le défi de la 'Fin de l'histoire") ne peut rien tirer d'un avant-gardisme passé de mode ou de " législateur sans reconnaissance", un énième -isme d'une intelligentsia (et artistes et autres) en passe d'être discréditée. Il semble cependant possible d'adopter une approche "expérimentale". Qui est capable de prédire le succès ou l'échec? Une faiblesse narrative inhérente et un désir de travailler sur certaines formes de structures emblématiques m'a amené à une "errance sans but" ou la conceptualisation taoïste autour de certains thèmes considérés ici- et notablement la notion d'hermétisme à la fois dans son aspect "formel" et "spectral". Un exemple: puisque l'argent est "imaginal" il est alors susceptible de faire l'objet de manipulations hermétiques - et même jusque l'intuition, dont parlent certains milliardaires bizarres comme Georges Soros. Il semble théoriquement possible de "pirater" de l'argent sur le plan de sa représentativité - et encore plus à présent qu'il est presque entièrement pure représentation. L'argent peut être manipulé imagistiquement parce l'argent lui-même est image, et pourtant peut aussi se téléporter à partir de la numisphère cybergnostique se manifestant sur un plan terrestre en tant que production, biens et services, liquidités. Il apparaîtrait ainsi réalisable de rediriger le Capital sur un principe de richesse, loin des zones où le capitalisme a "décrété" sa présence (symbolique), dans des zones où sa présence (réelle) s'est vue "interdite".


Sur le fait de "décréter ou "interdire", si ces deux mots sont entre parenthèses c'est parce qu'en vérité la situation est si complexe que la "légalité" est devenue une catégorie extrêmement ambigüe. L'argent comme médium s'engouffre dans la même crise de définition que tous les autres media. Dans cet espace d'incertitude, les opération hermétiques pourraient être dirigées (par des moyens parfaitement légaux) de façon à interférer avec la circulation du Capital. L'espace d'incertitude - qui fissure dans le monolithe de la représentation - trouve son origine profonde dans une anxiété puissante qui est celle de la crise de la stase. L'image de l'imaginaire comme labyrinthe sans issue induit une sorte de claustrophobie similaire à celle dont les occultiste de la Renaissance ont pu faire l'expérience, en lien avec la stase cosmique de la doctrine : échapper à la panique. Nous sommes après tout encore "en transition" vers la perfection du marché mondial - le cosmos de l'économie ne trouve pas encore une délimitation d'ensemble qui soit sans failles.


D'où par exemple la soudaine obsession du "contenu". Qu'allons-nous faire de toutes ces données? Quel en est l'usage? Et qui devra créer pour que les autres - tous les autres - consomment? Mystère.


Certains éléments au sein des structures politiques conservent un certain sentimentalité morne au sujet de l'état "social"; ils veulent toujours pouvoir aider à programmer des "contenus". Ils s'opposent aux zaibatsus qui exigent du contenu "pur", se mesurant au prix plutôt qu'à la valeur. Mais que veulent "les gens"? Dans les espaces tactiques laissés vacants par ce combat de Titans décontenancés, certaines médiations sont possibles à effectuer. L'ancien pouvoir magique du scribe, l'initié hermétique, pourrait constituer une contre force au pouvoir magique de manipulation des contenus, le monopole de la signification et de l'interprétation réclamé par la totalité (qui tout d'un coup ne semble plus du tout aussi totale...).


Comme nous parlons des media, l'évocation du mot "magie" semble d'une certaine façon possible. Ces réflexions, de quelle pertinence pourraient-elles montrer dans les les situations rencontrées dans la réalité immédiate - c'est une autre histoire. C'est que cependant pour l'instant nous exerçons simplement notre imagination.









Emblèmes de l'Atalanta fugiens

Friday, June 17, 2011

Hakim Bey - L'amour obsessionnel

La dialectique "approximative" nous permet de nous adonner à un penchant impur pour l'histoire - opération qui consiste à draguer l'ensemble - bricolage de bricabrac " achevé-supprimé" - pratiques stupides et mal famées, telles que l'amour obsessionnel. La romance est "romaine" en un sens final uniquement, en ce qu'elle fut rapportée à Rum (nom islamique pour Byzance et pour l'Europe) par les trouvères, les croisés et les troubadours. La passion démente et désespérée('ishq) apparaît pour la première fois dans "La bague de colombe" de Ibn Hzm (en fait une terminologie argotique pour désigner l'encolure d'un phallus circoncis) et pour l'Arabistan dans les premiers textes de Layla et Majnun. Le langage de cette littérature était approprié pour les soufi ('Attar, Ibn 'Arabi, Rumi, Hafez, etc) en éroticisant ainsi encore plus une culture et une religion déjà largement éroticisées.


Mais si le désir imprègne le style et la structure en Islam, il n'en demeure néanmoins un désir réprimé "Celui qui aime en restant chaste et qui est mort des ardeurs de son désirs parvient au statut de martyr du Jihad", i.e. le paradis - c'est ce qu'affirme une tradition du prophète lui-même, tradition populaire mais peut-être inexacte. Ce paradoxe donne lieu à une tension déchirante qui galvanise dans la vie l'importance d'une émotion : celle de l'amour romantique, fondé sur le désir insatisfait, sur la "séparation" plutôt que sur "l'union"... ce qui veut dire en s'abandonnant au désir. La période héllenniste (telle que l'évoque Cavafy par exemple) a fourni à cette convention ces genres - la romance en elle-même de même que l'idylle et le lyrisme érotique mais l'islam a enflammé d'un feu nouveau les formes anciennes avec leur système de sublimation passionnelle. Le ferment Egypto gréco islamique ajoute au nouveau style des éléments pédérastes : en outre, la femme idéale n'est ni une épouse ni une concubine mais quelqu'un dont la catégorie est l'interdit, certainement quelqu'un d'extérieur à la catégorie simplement reproductrice. Ainsi la romance apparaît-elle comme une certaine forme de gnose, en laquelle l'esprit et la chair occupent des positions antithétiques; peut-être également une sorte de libertinage avancé dans laquelle la force de l'émotion est vue comme plus satisfaisante que la satisfaction elle-même. Envisagé en tant qu'alchimie spirituelle" le but du projet semblerait impliquer l'inculcation des états de conscience non-ordinaire. Ce développement toucha des degrés extrêmes mais toujours 'légaux' avec des soufis comme Ahmad Ggazzali Kermani et Abdol Raman Jhani, ayant "témoigné" de la présence du Divin Bien-Aimé chez certains beaux éphèbes et étant pourtant toujours restés chastes, à ce qu'on peut supposer. Les Troubadours ont dit la même chose de leurs amours féminines; la Vita Nuova de Dante en représente l'exemple extrême. Les musulmans ont tout aussi bien que les chrétiens longé un bien traître précipice avec cette doctrine de la sublime chasteté, mais les effets spirituels pouvaient parfois s'avérer formidables, comme chez Fakhroddin ’Iraqi ou, effectivement Rumi et Dante. Mais n'était-ce pas possible d'envisager la question du désir d'un point de vue tantrique en considérant que l''union' est elle aussi une illumination? Une telle position fut celle de Ibn 'Arabi, cependant il insista sur le mariage et l'union légale. Et puisque toute homosexualité est interdite dans la loi islamique, un soufi aimant les garçons n'avait aucune catégorie 'hors de danger' pour se réaliser sur un plan sensuel Le juriste Ibn Taimiyya interrogea un tel derviche pour savoir s'il n'avait pas fait plus que simplement embrasser son bien-aimé. " Et si c'était le cas?" répondit l'arrogant. La réponse serait bien entendu " coupable d'hérésie!" sans parler de formes criminelles mineures. Une réponse similaire serait adressée au Troubadour qui a des tendances tantriques (adultères) - et peut-être cette réponse a-t-elle conduit certains d'entre eux à des l'hérésie organisée qu'est le Catharisme.


En Occident l'amour romantique a reçu les influx d'énergie du néo platonicisme, tout comme dans le monde islamique; la romance procurait un moyen acceptable (restant dans l'orthodoxie) de trouver un compromis entre la moralité chrétienne et l'érotocosme antique redécouvert. Même en se mesurant - agir restait précaire : Pic de la Mirandole et Boticelli ont fini dans les bras de Savonarola. Une minorité secrète de nobles de la renaissance, clercs et artistes optèrent ensemble pour un paganisme clandestin; l'Hypnerotomachia de Poliphili (Songe de Poliphile), le gardien des monstres de Bomarzo, apporte un témoignage de l'existence de cette secte "tantrique". Mais pour l'ensemble des platoniciensn l'idée de l'amour fondée sur le désir solitaire a servi des fins orthodoxes et allégoriques, en lesquelles ce qui est chéri ne peut-être qu'une lointaine ombre du réel (comme on en trouve des exemples chez Sainte Thérèse et Saint Jean de la Croix) et ne peut-être aimé qu'en fonction d'un code "chevaleresque" chaste et en pénitence. Le sens principal de "La mort d'Arthur" par Malory est le fait que Lancelot échoue à réaliser l'idéel chevaleresque en donnant à Guenièvre un amour charnel plutôt qu'exclusivement spirituel.


L'émergence du Capitalisme exerce un étrange effet sur la romance. Je ne peux l'exprimer que par une fiction à caractère absurde : c'est comme si la personne aimée devenait une parfait marchandise, toujours désirée, pour laquelle toujours on paie, mais dont on ne jouit jamais tout-à-fait. Le déni de soi propre à la romance s'harmonise assez nettement avec celui mis en oeuvre dans le capitalisme. Le capital exige de la rareté, à la fois celle de la production et celle du plaisir érotique, plutôt que de strictement limiter ses prérequis à la moralité ou à la chasteté, dotant ainsi le déni d'une forme de glamour; le capital opère un retrait de la sexualité, en l'imbibant de désespoir. "La "romance" mène à présent au suicide wertherien, au dégoût qui est celui de Lord Byron, à la chasteté des dandys. En ce sens, la romance deviendra la parfaite obsession bidimensionnelle pour la chanson populaire et pour la publicité, au service d'une trace d'utopie au sein de l'infinie reproduction des marchandises.


En réponse à cette situation, les temps modernes ont proposé deux jugements sur la romance, s'opposant en apparence, qui se rapportent à notre présente herméneutique. L'une des deux, l'amour fou ( en français dans le texte) surréaliste, s'inscrit clairement dans la tradition romantique, mais offre une solution radicale au paradoxe du désir en combinant l'idée de sublimation avec un point de vie tantrique. En opposant la rareté ( ou "peste émotionnelle" telle que la désignait Wilhelm Reich) propre au Capitalisme, le Surréalisme propose un excès transgressif du désir le plus obsessionnel et des achèvements les plus sensuels. Ce que la romance avait chez Malory et Nezami, séparé ( "désir passif" et "union") les Surréalistes ont proposé de le recombiner. L'effet devait en être explosif, et littéralement, révolutionnaire.

La seconde perspective qui est ici pertinente était également révolutionnaire, en étant plutôt "classique" que "romantique". L'anarchiste-individualiste John Henry Mackay se désespérait de l'amour romantique, qu'il ne pouvait considérer que comme souillé par des formes sociales d'aliénation et de propriété. L'amant romantique désire posséder ou être possédé par son bien-aimé. Si le mariage n'est qu'une forme légale de prostitution (analyse anarchiste typique). Mackay trouvait que l'amour lui-même était devenu une forme de marchandise. L'amour romantique est un trouble de l'égo dans sa relation à la propriété : Mackay proposa en échange une amitié sexuelle, libre de toute relation de propriété, basée sur la générosité plutôt que sur le désir et le retrait ( i.e. la rareté) un amour qui lie des gens égaux se dirigeant eux-mêmes.

De nos jours ces solutions au problème de la 'romance' semblent toujours possibles, toujours ouvertes. L'atmosphère a beau être encore plus polluée avec des images dégradées du désir qu'à l'époque de Mackay et Breton, mais il apparaît n'y avoir eu aucun changement qualitatif dans les relations entre l'amour et le capitalisme trop tardif depuis. Je reconnais une préférence philosophique pour le parti de Mackay car il m'a été impossible de sublimer le désir dans un contexte de désir impossible sans tomber dans le misérabilisme ; alors que le bonheur, le but de Mackay, semble émerger de l'abandon du fallacieux chevaleresque et du dandysme du déni de soi en faveur de modes d'amour plus "païens" et conviviaux. Il faut pourtant admettre qu'à la fois la "séparation" et l"union" sont des états non ordinaires de conscience. Le désir intense et obsessionnel constitue un "état mystique", qui n'a besoin que de la trace de religion pour se cristalliser en tant qu'extase néo platonicienne à son apogée. Mais nous, romantiques, nous devons nous souvenir que le bonheur possède un élément de totalement étranger à la fadeur de la lâcheté ou la tiédeur du confort bourgeois. Le bonheur exprime un aspect festif et même révolutionnaire qui paradoxalement lui donne sa propre aura romantique. Peut-être pouvons-nous imaginer une synthèse de Breton et Mackay " certainement la "rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection" - et construire une utopie basée aussi bien sur l'obsession que sur la générosité (Une fois encore il vient la tentation d'évoquer en parallèle Nietzsche et Charles Fourier avec son "Attraction passionnelle") - mais en réalité, j''en ai rêvé de cela (brusquement je m'en souviens, comme si c'était littéralement un rêve )- et cela a pris une dimension de supplice, et filtré au travers de ma vie - dans certains Zones d'Autonomie Temporaires un espace et un temps impossibles.... et sur cette piste, infime, se fonde toute ma théorie.

Sunday, May 02, 2010

Hakim Bey : Millénaire

JIHAD

Quand il y en a deux qui commencent un diner ou un duel il y en a toujours un troisième qui apparaît - tertium quid, parasite, témoin, prophète, échappé. ( voir M. Serres, Hermes)

Il y a encore cinq ans, il semblait toujours possible d'occuper une tierce position, un "ni l'un ni l'autre" qui soit refus ou ruse, un royaume au dehors de la dialectique - même un espace de retrait; la disparition comme volonté de pouvoir.

Mais il n'y a qu'un seul monde - triomphante "fin de l'histoire", fin des douleurs insupportables de l'imagination - en fait, une apothéose du social darwinisme cybernétique. L'argent s'est autoproclamé loi de la nature et exige une liberté absolue. Totalement spiritualisé, libéré de son corps périmé (la production en elle-même), circulant vers l'infini et l'instantanéité dans une numisphère gnostique loin au dessus de la Terre, seul l'argent définira la conscience. Cela fait maintenant cinq ans que le vingtième siècle s'est achevé: c'est d'un millénaire dont il s'agit. Lorsqu'il n'y a pas de deuxième, pas d'opposition, il ne peut plus y avoir de "ni l'un ni l'autre" ou de troisième part. Il nous reste à choisir: soit nous nous acceptons en tant que "derniers humains", soit nous nous acceptons en tant qu'opposition (autonomie - ou autonomie). Toute posture de retrait doit être reconsidérée d'un point de vue qui se base sur de nouvelles demandes stratégiques. En un sens, nous sommes coincés. Comme l'auraient dit les idéologues de l'ancien temps, notre situation est encore une fois " objectivement pré révolutionnaire". Au delà de la Zone d'Autonomie Temporaire, au delà de l'insurrection, il existe une révolution qui est de nature nécessaire : le "jihad".


MONOTONIE

Le 21ème siècle de l'argent est un chaos, alors que le 20ème siècle de l'idéologie était simplement une entropie. La pensée, des milieux bourgeois comme antibourgeois, proposait un monde et un seul, unifié en conscience par la science; mais seul l'argent achèvera réellement ce monde.

L'argent n'est pas migratoire, pour la simple raison que là où le nomade se déplace d'un lieu à l'autre, c'est d'un temps à l'autre que l'argent se déplace, écrasant l'espace. L'argent n'est pas un rhizome mais un chaos, une interdimensionalité, inorganique mais reproductive [infinies bifurcations régressives]:la sexualité des morts.

Il faudrait donc considérer le "capital" comme un "attracteur étrange". Peut-être est-il possible de retrouver les mathématiques mêmes de cet argent (hors de contrôle) dans des réseaux aussi ésotériques que SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, NdT), l'internet privé pour les banques et les arbitragistes où des tas de dollars s'en vont folâtrer dans le cyberespace (et dont seulement 5 % se réfère directement ou indirectement à la production en elle-même).

Ce monde-là peut composer avec le "chaos", mais il réduit toute vraie complexité à la monotonie et à la séparation. La conscience elle-même "entre en représentation", toute expérience vécue qui exige un peu de présence doit être niée, par peur qu'elle menace de constituer un autre monde au delà de l'enceinte.

Dans un paradis d'imagerie il ne persiste que l'outre-vie de l'écran, la porte gnostique, le verre de désincarnation. Infiniment même dans une infinité d'enceintes; infiniment connecté et pourtant infiniment seul. Incommensurable identité du désir, incommensurable distance de réalisation.


MANAGEMENT DES DESIRS

Ce monde-ci ne peut pas conditionner le plaisir en lui-même mais seulement son image; hermétisme malin, genre de baraka à l'envers, l'évènement horizon du désir terminal. La "spiritualité du plaisir" réside précisément en une présence qu'il est impossible de représenter sans faire disparaître; ineffable, excluant toute forme de doute, et rendue uniquement possible par l'économie du don qui n'a pas totalement disparu ( ou qui est toujours en train de se réinventer) sous l'orthodoxie paralysante de l'échange. Ici le désir se définit en même temps comme mouvement vers une telle trajectoire - et non comme la démangeaison que l'argent peut gratter.

La théorie radicale a récemment développé sur le désir une problématique partant sur la perception que le Capital se soucie du désir et qu'il est capable de le satisfaire. Le désir est pour cette raison égoïste et réactionnaire. Or Benjamin a déjà montré que ce dont le Capital se soucie ce n'est justement pas de satisfaire le désir (c'est à dire d'apporter du plaisir) mais d'exacerber l'attente par le système de "trace utopique" ("mystification métaphysique de la marchandise" pour paraphraser Marx). Dire que le capital est libératoire du désir est une aberration sémantique basée sur une erreur de traduction : ce que le Capital libère c'est lui-même, en asservissant toute forme de désir. Fourier a affirmé que les douze passions - non réprimées - constituent la seule base d'une Harmonie sociétale. Sans forcément suivre à la lettre cette numérologie, nous pouvons voir globalement là où elle veut en venir.

Contre l'hermétisme négatif de ce monde-ci et ses simulacres de carnalité, l'opposition propose en soi une gnose, une dialogique de la présence, le plaisir de surmonter la représentation du plaisir, une sorte de pierre de touche. Non pas censure, ni gestion de l'image, mais le contraire: libérer l'imagination de l'empire de l'image, de son autorité omniprésente et singulière. L'image seule est sans goût, comme une tomate ou une poire de culture agroindustrielle : sans odeur, comme la civilisation elle-même, notre "société de sécurité", notre culture réduite à la survie. Notre lutte est en partie une lutte contre l'écoute coloniale et le gaze impérial, et pro odorat, toucher, goût - et aussi pro "troisième oeil".

Si le désir a disparu dans sa représentation alors nous devons le sauver. Cela exige de nous silence et secret, et même cela exige de re-voiler l'image - et au final, de ré-enchanter l'interdit. Seul un éros qui se projette pour s'échapper de l'enceinte de la banalité de l'image, (et ici, la conscience aurait à peine son mot à dire) peut s'harmoniser avec l'esthétique du jihad ; que les rôles ou les actes qui l'expriment soient ou non de nature conventionnelle, la question semblerait presque ici hors de propos .

La sexualité peut être en soi considérée comme enthéogénique - comme les "plantes sacrées", elle peut apporter non seulement des structures cognitives, mais aussi un contenu imaginal. Pour nous le festif est au moins une "plaisanterie sérieuse" (une vieille définition de l'alchimie) qu'une nécessité rituelle. L'illumination" est aussi un principe corporel matériel -- et notre secret c'est que notre projet n'a pas besoin d'être construit uniquement sur le néant nietzschéen.


OMBRE VERTE

Etre sauvage qui est l'irréductible même du désir. L'élimination du non-humain est invocation à l'élimination de l'humain; la culture ne peut se définir qu'en rapport avec ce qu'elle n'est pas. En cela réside la profondeur du paganisme, en Islam, vert est la couleur héraldique parce que " l'eau, la verdure et un beau visage" (comme a dit le Prophète) sont privilégiés sur le plan ontologique dans l'expérience - et en fait c'est le fondement même du refus ontologique de la monotonie et de la séparation - le divin comme différence, immédiate et immanente, non seulement en la "Nature" mais-aussi dans le jardin ou la ville, en tant que cristallisation organique spontanée du désir de vie en soi. Il est possible que tout être sauvage qui soit "réellement" tel ait disparu au milieu d'un management cartomancique des désirs - et après tout, le monde n'en connaît pas d'autres; mais si tel est le cas, alors ce monde est hanté par son spectre. Nous pouvons appeler son retour; nous pouvons le restaurer.

Si la Nature est dé-naturée dans le voile muséologique meurtrier de la médiation et si "tout" est médiatisé ( même "la perception sensorielle directe"), comment pouvons-nous alors parler de restauration, ou d'"immédiateté?" D'abord parce que, pour le dire autrement, tout "n'entre pas dans le cadre de la représentation". Ce que ce monde réclame pour le fait d'être un est bien sûr fallacieux; mais, par définition, il demeure un extérieur à l'invulnérable, mais sa faiblesse se dévoile précisément dans un moment de notre perception qui ne se réfléchit pas dans l'expérience vécue; elle se montre dans la dislocation, la vacuité, l'ennui, la misère - et il se peut que ce moment constitue le "déchirement du voile" qui permettrait d'apercevoir le futur, ou du moins ce qu'on désire du futur.

Ensuite, il est possible ici d'employer le terme de 'restauration' parce qu'on ne peut même par trouver à chaque représentation subsumée ou produite au sein de l'enceinte de l'unité, une utilité dans une fonction de répression. Le langage lui-même est hanté, parfois même de façon involontaire par les poétiques de son propre triomphe sur lui-même, par le subversif, par "l'éruption du merveilleux". Il semble qu'il y ait conspiration entre la vie et cette extériorité, de sorte que même la représentation finit par échapper à elle-même.


ARGENT


Le $ vert est là pour symboliser la maudite fécondité de l'argent, sa fécondité contre-nature - alchimie de l'expropriation, le poids infini des privilèges et du voile Maçonnique. En transcendant sa propre textualité il devient pure représentation; pourtant depuis le début, depuis les premiers symboles en argile ou les pièces en électrum, l'argent n'était déjà rien d'autre que de la dette, rien de plus qu'une absence.

L'argent "en lui-même" conserve en tant que simple moyen d'échange une certaine innocence: l'argent "pauvre", pour ainsi dire, dépourvu d'intérêts et en pure circulation. A ce niveau là l'argent pourrait avoir son rôle à jouer même dans la zone d'autonomie temporaire; seulement en ce qui concerne le jihad l'argent doit rester considéré comme étant sous le signe du Capital comme la mesure de l'expropriation et du mythème fondateur de séparation.

Et comme l'argent transcende sa propre textualité dans la virtualité, on peut extraire de l'intérêt de n'importe quelle transaction, par tout dérangement dans l'éther; l'argent "pauvre" donne lieu à du pur fric. Et qui en profite?

La machinerie globale ne tombera pas comme un fruit mûr aux mains des masses insurrectionnelles, son oeil unique ne passera pas au peuple (comme l'une des trois Parques aveugles) il n'y aura aucune transition, manière douce ou manière forte, entre le capitalisme et une certaine utopie économique, un salut miraculeux pour la conscience unifiée du post Enlightenment rationaliste et de la culture universelle (avec des coins confortables pour survies excentriques et au bonheur des touristes) - et non une sociale démocratie qui s'emparerait au nom du peuple des systèmes de contrôle. Le "pouvoir du fric" comme les vieux paysans l'appelaient) ce n'est pas le pouvoir d'une élite,(qu'elle soit vue sous l'angle sociologique ou sous forme de conspiration) ou plutôt l'élite est dans le pouvoir du fric, comme les laquais engagés par une entité Al dans un roman de science fiction dans le cyberespace. La machinerie globale c'est le pouvoir du fric; cette machinerie ne peut que finir par être démantelé; on ne peut pas en hésiter. Est-ce qu'une sorte de limite théorique pourrait apparaître dans la numisphère, de sorte que la bulle explose "toute seule" comme si c'était possible? Le Capitalisme est-il dirigé en vue du dernier round de cette crise finale qui résoudra toutes les crises, ou trouvera-t-il un moyen de l'affronter et même de profiter par n'importe quelle "limite de croissance" ou perturbations chaotiques dans ses atmosphères closes de suffocation? :Restez à l'écoute: Dans tous les cas (pour évoquer Gustav Landauer) il n'existe pas d'"inévitable historique" d'une révolution qui éclaterait au moment même du la clôture dialectique triomphale du Capitalisme.

[ En un sens le Capitalisme semble devenir "inévitable" en ce qui concerne l'invention de la rareté _ moment premier de l'expropriation. L'agriculture est une immense crise à rallonge qui n'en finit pas _ mais de nombreuses sociétés tribales d'horticultures restent loyalement non autoritaires et tournées vers une économie du don comme les chasseurs cueilleurs des origines. D'anciens états hiérarchiques (Sumer, Egypte ChineShang etc), tout comme le système féodal, conservent des économies basées sur la réciprocité et la redistribution : le Marché, comme cela fut "prédit" par l'économie classique, ne parvient simplement pas à apparaître (se référer ici à Karl Polyani). De plus, chaque menace de son émergence rencontre une résistance présciente (comme aurait pu le prévoir Clastres) la séparation et l'expropriation ne vont jamais sans contestation, et n'apparaissent jamais ainsi dans leur forme absolue. Il n'existe en réalité aucune loi naturelle de circulation et d'échange, aucune fatalité historique, aucune atomisation sociétale prédéterminée, et aucun monde unifié de représentation. Le Capitalisme existe : mais il n'existe pas seul; la révolution est son autre. Et vice versa.]

Il n'y a jamais de moment propice pour se déclarer en état de rébellion. Hérétiques en permanence, nous avons déjà fait nos choix - comme si en une ancienne incarnation, ou un temps mythique hors du temps, comme si tout se repensait en nous ou sans nous, avec ce refus de se résigner au morbide, à une tiède antémort. Il n'y a pour nous nul retour à l'innocence dans l'extase des six-cent canaux, dont certains remontent à la soi-disant "chute de l'empire romain" ou au début du néolithique. Les toutes premières émergences de séparations dans les formes initiales d'argent nous ont crée une civilisation qui a plus de 10000 ans maintenant - finalement il importe peu de savoir si, ou non " c'est la crise". On peut toujours choisir.


ASSAUTS SUR L'ECRAN

Les médias du monotone et de la séparation représentent ce monde-ci dans sa forme la plus religieuse : c'est la structuration du social dans les images. Avoir conscience de ce fait ne suffit pas à le dépasser: l'opposition se doit également de prendre une forme religieuse, dans un réenchantement de nature contre imaginaire; ici on pourrait parler de rationalisme du merveilleux. La seule façon d'échapper à la pure réaction (subsumée en l'image) consisterait semble-t-il à "sacraliser" notre lutte contre la monotonie et la séparation; mais ce serait une erreur d' accepter le terme de "Romantisme " comme critique (ou louange) de notre proposition.

Il y a cinq ans les médias du monotone et de la séparation ont atteint un degré d'autonomie et de liberté comparable à ce qui se passe concernant le médium argent. Ainsi ont-ils dévié leur ligne de mire en la faisant passer de l'anéantissement pur et simple à une réalisation et à l'amalgame interdisciplinaire qui élimine toute forme de limite entre les modes de représentation (de l'éducation à la pub) les réduisant tous à une unique, polysémique, catastrophe de forme; le corps s'effondrant devant l'écran, toute corporéité réduite à une ombre qui prend forme par la seule forme de lumière du plérôme gnostique, ce royaume de transcendance duquel tous les corps sont exilés - le paradis de verre.

Le vieux Dualisme a implosé en une topologie totalisée définie par la géosophie gnoséographique de l'argent, et sa sous-dimensionalité. Le "miroir de la production" a été surpassé par une transparence totale, un vertige de terreur. La terre, le travail, la nature, le soi en lui-même, tel qu'en lui-même et même la mort, peuvent se réinventer comme le principe de tout échange : tout est argent.

[ Note : Il va sans dire que ces généralisations ne concernent pas la réalité, mais plutôt l'idéologie du capitalisme mondial (l'idéologie de la plaisanterie "post idéologique") les déclarations empoisonnées d'une "économie de l'information" la charade de dérégulation" (comment peut-on parler encore de révolution lorsque le capital a déjà transgressé toute forme de loi) Bien entendu le Capital n'a pas réellement transcendé la production, mais simplement resitué: quelque part entre le royaume de la gestion des cimetières et celui des décharges. Le Capital veut l'extase, et non le Taylorisme; il n'attend que la pureté, la désincarnation.]

La médiation extatique bloque finalement l'expression à sa racine, comme par exemple dans les prothèses biotechnologiques , indifférenciation entre le corps et l'écran. Simulacre nuptial d'Eros et Thanathos - enceinte terminale. Le "Haut Jihad" est dirigé contre le soi séparé _ contre l'étouffement du soi véritable qui doit exprimer " son maître", son sens le plus profond. Mais le "Bas Jihad" qui n'en est pas moins vital est lui aussi gonflé à bloc par la barraka : l'assaut de l'écran.


L'ETHIQUE DE LA VIOLENCE

Ici la réapparition paradoxale de la morale se fera naturellement sur les ruines de l'orthodoxie - et ce qu'on n'y dressera ne sera pas plus permanent que les tentes noires de bédouin de Ibn Khaldoun. Et pourtant tôt ou tard le jihad (la lutte) ramène de par le ta'wil ou exégèse herméneutique, à la chariah ou loi. Mais chariah signifie également "voie", ou chemin : c'est aussi la libre route du voyageur de celui qui erre sans but. Les valeurs s'élèvent de l'imagination, c'est-à-dire du mouvement. " où les dieux se sont arrêtés" c'est là oui. Mais les dieux continuent à bouger, ils bougent comme la lumière dans l'eau dans les Odes de Pindare.

L'attentat n'est pas immoral mais simplement impossible. Le message du "terrorisme" est qu'il n'y a pas de là-bas; seulement une décharge historique cybergnostique de pur vide et d'angoisse - validité très limitée en tant que principe cosmique. On pourrait considérer une éthique (peut-être même une "moralité imaginale") de la violence envers les idées et les institutions _ mais il manque au langage des termes pour une telle forme et cela voue ainsi à l'échec le militantisme, à une indistinction de l'objectif, et même un déficit d'attention. Dans tous les cas ce n'est pas simplement une question d'"état spirituel" mais c'est le problème qui se pose en ce moment d'auto structurer la cognition : non pas un état mais une "station" en termes soufi. Pour emprunter une expression aux Ismaëliens, c'est notre version à nous du Dawa al Quadimi ou Ancienne Propagande - qui est vieille, parce qu'elle n'a jamais vraiment réussi à éclore.


FIN DE SIECLE

Il ne reste plus aucune forme de futur au concept d'utopie."Espoir contre espoir" nul choix réel n'est impliqué. La présence demeure impure: seule l'absence suppose la forme cristalline de squelette de l'éternité parfaite. Un jugement moral si vous voulez : l'intolérance envers tout ce qui s'oppose au jihad ; mais du dandysme, non merci plus maintenant, plus de construction élaborées du soi

La différence comme identité constitue un mode d'expression tout autant qu'un mode de volition -- un tao existe en ce processus, ordination spontanée des choses plutôt que gaze impérialiste du cartésianisme. Ce mode d'expression en tant qu'il s'applique à la culture (socialement, dans un aspect de réalisation par soi-même), soit il lance une résonance amplificatoire avec la Nature, et se révèle donc à même de changer le monde-comme-consensus, soit il n'est que pure stupidité et criminel.

Ici aussi, la conscience à peine son mot à dire; de là émerge en nous cette insistance sur les états non ordinaires qui surmonte la dichotomie de l'auto intellection réfléchie sur elle-même dans la concentration attentive et dans la "technique". Le caractère fermé de l'isolation mentale ou esthétique est négation du fait que que tout plaisir est expansion que la réciprocité est une expansion non prédatrice. Si la révolte en tant qu'elle finit par s'exprimer répond en même temps à la monotonie et à la séparation, alors par définition elle consiste en un mouvement vers la différence et la présence - et ainsi que le disent les vieux phrénologues, au "communicationnel". Ce n'est ni une simple "communication" - sujette à la plaie de la médiation et de la décorporalisation, ni une "communion" extatique (terme qui tape en plein dans l'autoritarisme exacerbé d'une présence en cours - mais plutôt à une connectivité de nature partagée: un éros du social.


LA REVOLTE DE L'ISLAM

Le fédéralisme proudhonien basé sur les particularismes non-hégémoniques d'une mutualité nomadique ou rhizomatique des solidarités en synergie : c'est là notre structure révolutionnaire.( La sécheresse même des termes suffit à donner une idée de l'exigence d'une fusion entre la vie et le paysage de la théorie) L'idéologie du post enlightement va avoir mal au coeur face à l'idée des implications révolutionnaires d'une religion ou d'un mode de vie qui s'était toujours déjà opposé à la monoculture de la monotonie et de la séparation. La réaction à l'heure actuelle sera de pâlir en face de l'idée d'imperméabilité, la porosité de la solidarité, de la convivialité et de la présence comme résonance harmonieuse et complémentaire de la "différence révolutionnaire".

Pour prendre l'Islam en tant qu'exemple - l'oulémocratie et les ultra-orthodoxes ne peuvent pas le réduire aussi facilement à l'idéologie hégémoniste et universaliste pour exclure les formes déviantes de "politiques du sacré" propres au soufisme (Naqsbandis), le Chiisme radical( Ali Shariati), les Ismaëliens, l'Humanisme islamique, la "voie verte" du col. Khadafi ( moitié néo soufisme, moitié anarcho syndicalisme) ou même par l'islam cosmopolite de Bosnie.[ Remarque : nous évoquons ces éléments non pas nécessairement pour les excuser, mais surtout pour montrer à quel point l'islam ne se réduit pas à un fondamentalisme monolithe]

Des traditions de tolérance, de volontarisme, d'égalitarisme, de souci de justice sociale, de critique de l'"usure", l'utopisme mystique, etc, peuvent former les constellations d'une propagande nouvelle en l'Islam, s'opposant dur comme fer au colonialisme cognitif de la numisphère, orientée vers une "liberté empirique" plutôt que vers l'idéologie, critique envers ce qui dans l'islam est répression; mais engagé dans sa créativité, sa retenue, son intériorité, de puissantes stratégies réalisatrices du Jihad : ce qui est voilé n'est pas absent ou invisible, puisque le voile est signe de présence en lui-même, sa réalité imaginale, son pouvoir. Ce qui est voilé est non-vu.


VOLKWAYS


Les sociétés tribales se débrouillent seules, elles mènent leurs guerres plus comme une aventure que dans un mouvement hégémoniste de conquête : et comme P.Clastres a pu le souligner, cet état de guerre horizontale (coutume primitive parmi d'autres) milite contre l'apparition de "l'Etat" et de sa verticalité - la violence comme forme de résistance contre la séparation, qui est toujours ressentie par la tribu comme une possibilité dangereuse ou "maléfique" - la violence comme forme de dissipation en permanence, ou encore comme forme de rupture et de redistribution du pouvoir, en permanence.

Le jihad ne signifie pas un retour à cette forme de violence, le jihad a pour but la réalisation dialectique du contenu qui est réprimé. Ce principe autorise la coalescence une variété de différence, et donc pas comme une simple construction mais une somme de stratégies - comme une "machine".

Gustave Landauer explique bien comment de tels groupement peuvent être considérés à la fois d'un point de vue horizontal (le fédéralisme) ou vertical - non comme des entités catégoriques, c'est-à-dire en tant que peuples le volk allemand, les "nations" au sens amérindien du terme. Ce concept a été pillé par un fond réactionnaire et déformé en une sorte de volonté hégémonique des pires qui soient, mais ça aussi on peut sauver ( "à l'aventure!")[ Nous avons besoin de re-lire Proudon, Marx, Nietsche, Landauer, Fourier, Benjamin, Bakhtin, le IWW ( international workers of the world, syndicat international fondé aux États-Unis en 1905, NdT ) , - et la lecture de Zappata par l' Armée zapatiste de libération nationale !

Landauer a aussi mis en évidence que l'état est une relation intérieure, et non un absolu. Attendu qu'un pouvoir dérive de la carte du national à celle du capital "pur", de plus en plus l'état externe perd de sa pertinence en tant qu'objet d'opposition. La "neutralité" n'est pas une option_: soit une zone fait partie du monde, soit elle commence à s'opposer. Si la zone d'opposition coïncide avec certaines entités politiques, alors il faudra que la révolution sache considérer les alliances au plan politique. Si le Haut Jihad, contre les rapports de pouvoir intimes, reste toujours le même, le Bas Jihad, contre les rapports de pouvoir extérieur, change de forme constamment.

[ Remarque : Tout repose sur la perception que deux forces - l'autonomie et la force de se fédérer, ne s'opposent pas, mais sont complémentaires voire même complices; si c'est un paradoxe, alors c'est un paradoxe qui se doit d'être vécu. Chauvinisme exacerbé et nettoyage ethnique sont deux tensions différentes qu'on doit voir comme opposées du point de vie du fédéralisme et de la solidarité; parce que la volonté de conquête de telles réactions ne fait que reproduire la volonté de conquête (ou cruauté) de ce monde-ci, la reproduire en l'amplifiant encore plus. Et la différence authentique, non hégémonique, il faut la défendre parce que (ou attendu que) on ne peut pas et on ne doit pas la laisser se faire écraser par le Moloch de la conscience capitaliste. Sans cette volonté de se fédérer l'autonomie est sinon peu plausible, réactionnaire dans le pire des cas de figure - mais le fédéralisme sans autonomie est une menace direct à l'encontre de la seule valeur qui unisse le jihad - l'autodétermination ou "liberté empirique"]

Concernant la coalescence stratégique, la complexité n'est pas une simple esthétique mais une nécessité, un maquis cognitif ou zone de résistance, un royaume d'ambiguïté où le soulèvement doit trouver son économie, et son centre. Chaque "nation" qu'elle soit traditionnelle ou spontanément formée, et chaque groupe évoluant sur le plan horizontal au sein de ce milieu ou à travers lui - conseils, comités, syndicats, festivals - en effet, chaque "individu souverain" a le pouvoir de se fédérer sur la base d'un front anti-hégémonique ad hoc de lutte contre la totalité auto proclamée du monotone et de la séparation, et en faveur d'un monde de la différence et de la présence.

D'un certain point de vue la force de présence ou solidarité remonte de la réalité de "classes" ; malgré le fait que si nous employons ce terme il faut prendre en compte de larges réalignements et des dérives sémantiques kaléidoscopiques : ce qui fait qu'après avoir été vidé et ré arrangé, dépouillé de ses accoutrements du XIXème, son but d'un monde uni et son esthétique monoculturelle --son scientisme, ses désenchantements, et sa fatalité... Ce n'est pas juste une question de "prolétarianisation des zones" mais la suppression "naturelle" et impeccable de l'autonomie de conscience (et ici, la conscience a son mot à dire).


SOTERIOLOGIE REVOLUTIONNAIRE

Ainsi, ce "monde à sauver" par le jihad n'est pas simplement constitué par la Nature, qui ne supportera pas l'Enceinte terminale sans entraîner fatalement l'aliénation de toute "intimité originelle" pour chaque conscience, mais aussi un espace de culture ou d'authentique devenir - Tierra y Libertad. On peut considérer ce qui arrive à l'agriculture comme une chute tragique de l'économie humaine (rassembler, chasser, réciprocité) et même comme une dérive catastrophique de la cognition en soi. Mais pour divertir le sens de son abolition entre en scène un nihilisme biophobe ou crypto-malthusianiste très similaire, jusqu'à en devenir suspect, au suicide Gnostique. La moralité de la substruction est déjà une moralité du sauvetage (et vice versa) le noyau de la nouvelle société est toujours en train de se former dans la coquille de l'ancienne. Quoi que ce soit que le monde cherche à détruire ou à dénigrer nous prenons avec nous l'aura de la vie organique, méconnaissable : cela s'applique à toute la panoplie de notre " haut âge de pierre " actuel, y compris ses raffinements fouriéristes, y compris son urbanisme surréaliste (si on pouvait la libérer de son déterminisme à être prédatrice, même ce qu'on appelle civilisation pourrait être considérée comme une "bonne idée") - c'est notre conservatisme qui se définit ici. Ainsi malgré tout, malgré les mises à sac par l'intelligence artificielle du Capital, le "monde à sauver" donne légèrement l'impression de n'être pas strictement le même que "ce monde-là" à un cheveu près de satori. Mais c'est intégralement de cette faille qu'émerge notre opposition radicale. Le millénaire marque toujours l'ouverture d'un moment présent; même s'il marque aussi la fin d'un monde.


L'IMAM CACHE

La substance du jihad : lorsque l'oppression prend de façon simultanée et même paradoxale la forme du monotone et de la séparation, alors très logiquement la résistance ou opposition propose la différence et la présence _ un paradoxe révolutionnaire. La société de l'identité, rhizomatique et segmentaire, qui précipite cette logique ultra saturée de résistance, on peut la méditer sous tous ses angles, verticalement ou horizontalement, de façon diachronique ou synchronique, ethnique ou esthétique ; au sein de cela, principe de présence, antihégémonique, révolutionnaire, et nécessaire.

Notre état actuel de déconcentration irritable et molle ne trouve de comparaison que dans une sorte de péché médiéval ésotérique, comme la paresse spirituelle ou l'oubli existentiel: notre premier plaisir sera d'imaginer pour nous-mêmes une propagande aussi puissante que l'"appel" gnostique, une esthétique du repentir/ conversion ou "se surmonter soi-même"), un mythe sorelien: un Millénaire.(Sorel :philosophe et sociologue français, connu pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire.NdT)

Le panopticon aveugle du Capital demeure après tout des plus vulnérables dans le royaume de la "magie" - la manipulation des images visant au contrôle des évènements, l'"action à distance" hermétique. Si la langue présente une forme possible de la nouvelle propagande de l'acte alors il faut avouer que le pur retrait esthétique ( la disparition comme volonté de pouvoir) ne procure pas suffisamment de chaleur pour faire éclore le secret hors de son oeuf. Tout ce qui un jour a été tertium quid est désormais voué, si ce n'est pas déjà le cas, soit à capituler, soit à s'engager soit dans l'opposition, comme cataclysme, comme soulèvement contre le management des désirs et de l'imagination à l'intérieur de l'enceinte mondialisée de ce monde-ci.

Mais en situation prérévolutionnaire l'avantage tactique de la clandestinité, du non-vu (le langage du coeur), restitue déjà à l'esthétique sa centralité révolutionnaire. L'art du non-vu permet d'échapper à ce "discours de la totalité" basée sur l'image - et ainsi, seule forme possible entre toutes, tend toujours au millénaire la promesse de l'art, le changement du monde.

[ Remarque : le terme d'art est ici employé dans deux sens différents - le premier sens est peut-être Romantique dans ce qu'il se confronte au dilemne de l'artiste per se et à la question de l'"avant-garde". Mais le deuxième sens vise à résoudre tout le problème du caractère séparé dans une pratique "normale" qui se croise (et en fait coïncide presque) avec le royaume de l'expérience vécue. Ici l'ordinaire et l'extraordinaire ne s'opposent plus, ils y sont peut-être même en train de comploter, ou dans une danse exposée avec fusible incorporé. Un truisme cru : le moment du bien fait est la fabrique même de la vraie vie; c'est en ce sens que les sociétés traditionnelles ne distinguaient pas l'art de la vie. Si nous devions parler d'"acte politique", ce ne pourrait être que dans le sens d'enquêter sur le fait que pour nous le capital se définit lui-même dans un contexte de rupture entre ces choses qu'on "ne peut pas" séparer. Mais c'est un problème qui concerne tout travailleur, et non pas uniquement le "travailleur culturel" : et donc en ce sens, l'art commence à approcher une région de l'identité avec l'"action révolutionnaire".


ACTION ET REPONSE


Il y a moins de dix ans il était encore possible de penser l'"ennemi" comme la Machine du Travail Planétaire, ou Spectacle - et pour cette raison, de penser la résistance dans une idée de retrait ou même d'évasion. Aucun grand voile mystérieux ne nous séparait de notre volonté d'imaginer d'autres formes de productions, ludiques et autonomes, ou d'autres formes de représentation, authentiques et agréables. L'objectif évident était de former (ou maintenir) des nucleï alternatifs basé sur la mise en oeuvre de telles formes, déployant la résistance comme tactique de défense dans ces zones (temporaires aussi bien que permanentes). Dans l'aikido il n'y a rien de tel que ce qu'on appelle l'offense : il suffit simplement de se retirer du champ de force de l'attaque, là où le force de l'attaquant se retourne contre lui-même et provoque a propre défaite. En fait le capitalisme a perdu du terrain face à ces tactiques, en partie parce qu'il était sensible aux stratégie de "troisième force", et en partie parce qu'en tant qu'idéologie il restait incapable de gérer ses propres contradiction internes (dont la "démocratie" par exemple.

A présent la situation a changé. Le Capitalisme est libéré de ses blindages idéologiques et n'a plus du tout besoin de concéder de l'espace à une "troisième force". Le fondateur de l'aikido avait beau esquiver les balles, personne ne peut se tenir à l'écart de l'attaque d'un pouvoir qui occupe l'espace tactique dans son intégralité. L'évasion est possible pour le "troisième invité, le parasite" mais pas pour l'opposant qui est seul. Le Capitalisme e désormais toute liberté pour déclarer la guerre et se faire ennemi de toutes les anciennes "alternatives" (démocratie y compris). Dans ce sens nous ne nous sommes pas choisis en tant qu'opposition : nous avons été choisis.

Dans le kendo on dit qu'il n'y a rien de tel que le mouvement défensif, ou plutôt que la seule défense est une bonne offense. L'attaquant n'a pourtant l'avantage ( l'équilibre) comme en aikido. Alors, que faire? Un paradoxe : lorsqu'on est attaqué il faut frapper le premier. Il est clair que nos "alternatives" ne sont plus simplement des options intéressantes, mais des positions stratégiques questions de vie ou de mort. Et pourtant la révolution n'est pas un match de kendo - ni un jeu de moralité. Il semblerait que nos tactiques ne seront pas tant définies par l'histoire que par notre détermination à rester dans l'histoire : non pas par la "survie" mais par la persistance.

Il faut mendier la question "que faire?" et ceci pour deux raisons - premièrement, parce qu'il existe déjà des milliers d'organisations qui travaille sur le terrain pour des buts révolutionnaires de facto (ou du moins pour des causes justes); mais pas de mythe organisé, de propagande, de "conscience révolutionnaire " transformative capable de transcender la séparation comme institutionalisation réformiste et sclérose idéologique (...). Deuxièmement, l'illégalisme dans sa majorité est voué de façon assez frustrante à la contre-production et à la récupération précisément pour la même raison - aucune conscience, ou plutôt, aucune métanoïa, aucune conscience qui ne soit pas fragmentée. Dans une telle situation aucune coalescence ne semble faisable, et le jihad se heurte en premier lieu au besoin brutalement théorique de comprendre et de rendre intelligible sa propre historicité. Parler aujourd'hui de "situation pré révolutionnaire" révèle l'ironie qu'un tel terme devrait inévitablement connoter (l'histoire comme cauchemard): quels signes ont fait surface, et sur quels horizons?

Il faudrait ici rappeler que "la propagande par le fait" visait à l'origine à inclure les "bonnes actions" aussi bien que les actes violents; la zone d'autonomie temporaire conserve sa valeur non seulement en elle-même, mais en tant qu' historicisation de l'expérience vécue, peut-être même une mode de propagande-en-acte. On pourrait alors voir le soulèvement comme la proposition d'une "zone d'autonomie permanente"; et la coalescence de nombreux groupes comme ceux-ci constitueraient la forme du "Millénaire". ici même le "retrait" pourrait avoir de la valeur en tant que tactique _ pourvu qu'il soit coordonné et pratiqué de façon militante à échelle massive " paix révolutionnaire".

L'expression même d'un tel schéma révèle d'un seul coup à quel point nous sommes loin de toute réalisation. Au moment où nous aimerions nous adonner à un penchant pour l'action existentialiste et cru, ou du moins pour un genre d'"anti-pessimisme", toute discussion sur les tactiques réelles à ce moment pourrait s'avérer inéluctablement (ou ridiculement) prématurées. De plus " que dois-je faire" est certainement une des questions les plus médiatisées qui soit, celle qui garantie l'impossibilité de toute réponse.

Notre densité est telle qu'il nous aura fallu cinq ans pour nous apercevoir de tout ça. Tout ce qui fut un jour une "troisième voie" doit être à nouveau repensé à la lumière d'un seul fait : un monde nous fait face un seul. Si la résistance a été éclatée en chamailleries nostalgiques (1968 est devenu pour nous aussi "tragique" que n'importe quelle erreur), si la vacherie gauchiste et le particularisme fasciste ont tendance à séduire les radicaux fatigués : c'est parce que nous ne sommes pas parvenus à formuler, ne serait-ce que pour nous-mêmes, ce simple fait qu'en se proclamant lui-même absolu et en bâtissant sur cette proclamation un monde, le Capital a rappelé à la vie sa vieille Némesis (tellement jetée en disgrâce par le 20ème siècle, tellement maussade et mort) dans une nouvelle incarnation, comme le dernier fossé défensif de tout ce qu'on ne peut pas englober: rappelé à lui la révolution, le jihad.

New York/ Dublin, 1 sept 1996

[ Remarque : Cette version, pas forcément définitive,a été élaborée grâce à l'aide et aux critiques de différents groupes : le Club du livre libertaire à New York, le collectif éditorial Autonomia à Brooklyn, le Jardin des Délices à Dublin : cependant les opinions qui y figurent sont les miennes et n 'engagent que moi ]

Sunday, January 03, 2010

Hakim Bey: Anarchisme ontologique en quelques mots

Puisqu'on ne peut rien affirmer qui soit réellement certain concernant "la vraie nature des choses", tous les projets (comme l'a dit Nietzsche) ne peuvent qu'être "fondés sur rien"(1). Et pourtant il faut bien qu'il y ait un projet - ne serait-ce que parce que nous-mêmes faisons preuve de résistance pour ne pas être catégorisés comme 'du rien'. À partir du rien nous allons faire quelque chose : le soulèvement, la révolte contre tout ce qui proclame " La Nature des choses c'est ça ou bien ça." Nous ne sommes pas d'accord: nous ne sommes pas naturels, nous sommes moins que rien aux yeux de la Loi - la Loi Divine, la Loi Naturelle ou la Loi Sociale - faites votre choix. À partir du rien nous allons imaginer nos valeurs, et par cet acte d'intention nous allons vivre.


Au cours de notre méditation sur le rien nous remarquons que, bien qu'on ne puisse le dé-finir, paradoxalement nous pouvons néanmoins en dire quelque chose (même seulement par des métaphores) : il apparaît comme un "chaos". Le chaos se loge au coeur de notre projet, aussi bien comme un mythe des temps anciens que comme une branche nouvelle de la science. Le grand serpent ( Tiamat, Python, Leviathan), le chaos primordial de Hésiode, tout cela préside tout au long des vastes rêves du paléolithique - et ce bien avant qu'il y ait des rois, des prêtres ou des agents de l'Ordre, de l'Histoire, de la Hiérarchie et de la Loi. "Rien" commence peu à peu à prendre un visage _ doux et dépourvu de traits le visage en tête d'oeuf ou de gourde de Monsieur Hun-Tun, le chaos-en-devenir, le chaos-comme-excès, le rien se déversant généreusement pour devenir quelque chose.


Et en effet, le chaos c'est la vie. Tout fatras, toute émeute de couleur, toute urgence protoplasmique, tout mouvement est chaos. De ce point de vue, l'ordre apparaît comme la mort, la cessation, la cristallisation, le silence aliéné.


Cela fait des années que les anarchistes affirment que "l'anarchie ce n'est pas la même chose que le chaos". Même l'anarchie semble vouloir une loi naturelle, une moralité interne et innée , et au coeur de tout ça, une entéléchie ou raison d'être.(Pas mieux que les chrétiens sur ce plan là, ou comme le pensait Nietzsche, une radicalité dans la seule profondeur de leur rancoeur). L'anarchisme dit qu'il faut abolir l'état mais c'est pour le remplacer par une forme nouvelle et plus radicale d'ordre en place. L'anarchie ontologique réplique cependant qu'aucun "état" ne peut "exister" au sein du chaos, que tout affirmation ontologique à l'exception du chaos ne peut qu'être fausse (et pourtant l'affirmation ontologique du chaos reste indétermination) c'est pourquoi toute forme de gouvernance est impossible." Chaos never died". Toute forme d'"ordre" que nous n'avons pas imaginée et réalisée, directement et spontanément, dans une pure "liberté existentielle" pour nos propres objectifs cérémoniels, est une illusion.


Bien sûr les illusions sont capables de tuer. Des images de châtiment hantent le sommeil de l'Ordre. L'anarchie ontologique nous propose de nous réveiller, et de créer notre jour - même dans l'ombre de l'Etat, ce géant pustulant qui dort et dont les rêves d'Ordre métastasent comme des spasmes d'une spectaculaire violence.


La seule force qui porte assez de sens pour nous aider dans les actes de création est semble-t-il le désir, ou "passion" comme l'a appelé Charles Fourier. Tout comme Chaos et Eros (en même temps que la Terre et la Nuit Antique) sont les déités premières dans la cosmogonie d'Hésiode, de la même façon nul effort humain ne peut se produire au dehors de ces cercles d'attraction cosmogénique.


La logique de la Passion mène à la conclusion que tous les "états" sont impossibles, tous les "ordres" sont illusoires, sauf ceux du désir. Nul être, seul devenir - de là l'amour, ou "attraction" comme le seul gouvernement viable. Pour le dire simplement, la civilisation, derrière une couverture statique de rationalité, se cache à elle-même cette vérité que seul le désir est à même de créer de la valeur. Et donc les valeurs de la civilisation se fondent sur une négation du désir.


Le capitalisme, qui affirme produire de l'Ordre en se servant de la reproduction du désir, provient en réalité de la production de rareté, et ne peut se reproduire lui-même que dans l'inachèvement, la négation et l'aliénation. Alors que tel un programme de réalité virtuelle hors d'état de marche le Spectacle opère sa propre désintégration, il révèle les ossements décharnés de la marchandise. Comme ces voyageurs en transe, dans les contes de fées irlandais, visiteurs de l'outremonde, semblant se délecter de mets surnaturels, nous veillons dans l'aube troublée des cendres dans la bouche.


Individu vs Groupe - Soi vs les Autres : de fausses dichotomies propagées par les Médias du Contrôle, et par dessus tout par le langage. Hermes - l'Ange - le médium est le Messager. Toute forme de communication devrait être angélique - le langage lui-même devrait être angélique - une sorte de chaos divin. Au lieu de ça un virus l'infecte et ce virus se reduplique spontanément, infini cristal de séparation, la grammaire qui nous retient d'éradiquer une fois pour toute l'image d'un père inexistant.


Soi et l'Autre, complémentaires, se délimitent l'un l'autre. Il n'existe pas de catégories absolues, pas d'Ego, pas de Société - mais seulement un réseau aléatoire de relations 'et l' " Attracteur étrange", lui-même attraction, évoquant la résonance et les motifs dans le flux du devenir.


De cette turbulence s'élèvent les valeurs, les valeurs qui sont plus basées sur l'abondance que sur la rareté, sur le don plutôt que sur les marchandises, et sur l'amélioration mutuelle et synergique de l'individu et du groupe, des valeurs qui sont le parfait opposé de la moralité et de l'éthique des Civilisations, parce qu'elles ont plus à voir avec la vie qu'avec la mort.


"La liberté est un talent psychokinétique", et non un terme abstrait. Un processus, et non un "état", un mouvement, et non une forme de gouvernance. La Terre des Morts connaît l'Ordre parfait, que fuient les animaux et tous les êtres organiques, ce qui explique pourquoi la civilisation de la Baisse est plus qu'à demi amoureuse de la mort facile. De Babylone et l'Egypte jusqu'au XXème siècle, il est souvent difficile de distinguer du tumulus de la nécropole l'architecture du pouvoir.


Le nomadisme, et le Soulèvement, nous fournissent des modèles pour vivre au quotidien l'anarchie ontologique. Les perfections cristallines de la civilisation et de la révolution cessent de nous intéresser lorsque nous en avons fait l'expérience en tant que forme de Guerre, variations sur cette vieille escroquerie babylonienne fatiguée, le mythe de la rareté. Tout comme le bédouin nous faisons le choix d'une architecture faite de peaux - et une Terre parsemée de lieux pour disparaître. Tout comme durant la Commune nous faisons le choix d'un espace liquide de célébration et nous prenons le risque, plutôt que celui de la friche glaciale du Prisme (ou Prison) du Travail, l'économie du Temps Perdu, le rictus de nostalgie d'un futur synthétique.


Une poétique de l'utopie nous aide à connaître nos désirs. Le miroir de l'utopie nous fournit une sorte de théorie critique sur laquelle aucune politique pratique ou philosophie systématique ne peut incider. Mais nous n'avons pas le temps pour la théorie qui se contenterait de contempler l'utopie en tant que "lieu du non-lieu" en se lamentant sur "l'impossible du désir". Le merveilleux pénétrant dans la vie de tous les jours - la création de 'situations' se rattache au "principe du corps matériel" et à l'imagination, et aussi à la fabrique vivante du présent.


L'individu réalisant cette immédiateté est capable d'élargir le cercle du plaisir d'une certaine façon ne serait-ce qu'en se libérant de l'hypnose des "affreux" (comme Stirner a appelé les abstractions), et pourtant par le "crime" on peut accomplir bien plus de choses, et encore plus en doublant le Soi dans la sexualité. De l'Union des Maîtres de Soi (Stirner) nous nous avançons jusqu'au "Cercle des Libres Esprits" (Nietzsche), et de là vers les " Séries Passionnelles" (Fourier), en doublant et dédoublant notre Soi alors même que l'Autre se démultiplie en l'éros du groupe.


L'activité d'un tel groupe viendra se substituer à l'art tel que nous le connaissons. La créativité gratuite, ou le "jeu" et l'échange de dons, causeront l'évanouissement de l'art avec la reproductibilité des marchandises(2). "L'épistémologie dada" écrasera dans la confusion toute forme de séparation, et fera émerger un nouveau paléolitisme psychique dans lequel on ne pourra plus dissocier vie et beauté. L'art en ce sens a toujours été camisolé et réprimé durant la totalité de la Haute Histoire, mais n'a jamais complètement disparu de nos vies. Un de mes exemples favoris : l'abeille qui ouvrage, schéma mis en oeuvre spontanément par un collectif créatif non hiérarchisé en vue de produire un objet beau unique et utile, typiquement un don offert pour quelqu'un de connecté au cercle.

La tâche d'une organisation Immédiatiste se résume à élargir ce cercle. Plus une partie de ma vie saura s'arracher du cycle travailler/consommer/crever, et (re)venir à cette api-économie, plus j'aurai l'occasion de connaître le plaisir. On court un certain risque à contrecarrer les énergies vampiriques des institutions. Or le risque joue un rôle décisif dans l'expérience du plaisir - chose qu'on a remarqué au moment de chaque insurrection - tous les moments d'éveil, d'aventures qui sont des joies intenses - la dimension de fête du Soulèvement, nature insurrectionnelle du festival.


Mais entre les éveils seuls de l'individu, et l'anamnèse synergétique de la collectivité insurrectionnelle, se déploie un large spectre de formes sociales. Certaines ne durent pas plus longtemps que l'instant de la rencontre entre deux âmes soeurs qui pourront l'une l'autre se développer par leur rencontre brève et mystérieuse; d'autres sont comme des congés, d'autres encore se rattachent aux utopie pirates. Aucune ne semble durer très longtemps - et alors? Les religions et les Etats se vantent de leur permanence, et ça nous le savons, ce n'est que du baratin; ce qu'ils désignent c'est la mort.

Nous n'éprouvons pas le besoin d'institutions " révolutionnaires". Après la "Révolution" nous continuerions à dériver, à nous évader de la sclérose instantanée d'une politique de la vengeance; au lieu de cela nous recherchons l'étrange et excessif - qui pour nous est devenu la seule norme. Si nous soutenons ou nous associons à certains mouvements "révolutionnaires", nous serions certainement les premiers à les "trahir" au moment où ils "parviendraient au pouvoir". Le pouvoir pour nous, après tout, ce n'est pas un putain de parti d'avant-garde.


Dans la Zone d'Autonomie Temporaire (Autonomédia, NY, 1991) figure une discussion sur " la volonté de pouvoir comme disparition", qui insiste sur la nature évasive et l'ambiguïté du moment de "liberté". Dans cette série de textes, parue à l'origine sur une station FM à New York, et publiée sous ce titre par le club du livre anarchiste Libertaire), le propos passe ensuite à l'idée d'une praxis de la réapparition, et ainsi sur le problème de l'organisation. Une tentative de théorie de l'esthétique du groupe - plutôt qu'une sociologie ou une idéologie politique - a été exprimée ici comme le jeu d'esprits libres plutôt que comme le projet d'une institution. Le groupe en tant que médium, ou comme mécanisme d'aliénation s'est vu ici remplacé par le groupe de l'Immédiatisme, qui se consacre à outrepasser toute séparation. Ce livre pourrait être qualifié d'expérience mentale sur la socialité de la fête - il n'a pas d'autre ambition plus haute. Par dessus tout, il ne prétend pas savoir "ce qu'il faut faire" - illusion propre aux gourous et aux émissaire de la prétention. Il ne veut aucun disciple _ plutôt finir brûlé _ immolation et non émulation! En fait il ne trouve quasiment aucun intérêt dans le "dialogue", et préfèrerait plutôt attirer des co-conspirateurs que des lecteurs. Il adore causer, mais seulement parce que c'est plutôt qu'un genre de travail une sorte de célébration .


Et seule l'intoxication se tient entre ce livre - et le silence.


1 référence à Stirner , dans l'incipit de L'Unique et sa Propriété : "Je n'ai fondé ma cause sur rien"
2 consulter à ce sujet Walter Benjamin, "L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique"

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